
«10 choses à savoir sur les mormons » : voici la notice qui accueille l’internaute sur le site www.mormonisme.com. « Petit un » : « Les mormons ne sont pas des amishs : ils ne refusent pas le progrès, ne portent pas de grands chapeaux noirs et ne se déplacent pas en carriole. » Émilie Caussé n’a en effet rien d’une Laura Ingalls échappée de sa Petite maison dans la prairie : escarpins vernis et jupe légère au genou, la jeune femme de 20 ans s’extrait d’un monospace. C’est dimanche, jour de sabbat, dont elle va passer une bonne partie au sein de l’église de sa paroisse, édifiée en 1965-1966 à Versailles, une des premières implantations mormones en France après Nantes en 1962 (1).
Bonbons et chérubins
Dans le hall, elle salue des fidèles, puis file à l’étage préparer sa classe, l’équivalent d’un cours de catéchisme : une heure de discussion avec des enfants de 7 à 8 ans. Manuel ouvert à la leçon 23 (« Se pardonner les uns les autres »), elle tente de capter leur attention à l’aide de dessins et de papiers accrochés au tableau. Elle clôt la séance par une distribution de bonbons, sur lesquels les chérubins se précipitent. 11 h : Émilie change de salle et passe de l’autre côté du bureau pour « l’école du dimanche », une étude de textes sacrés, aujourd’hui réservée aux « JA » d’Île-de-France. Les « JA », ce sont les « jeunes adultes », en somme la jeune garde des mormons français. Au fait, « petit deux » : « Le nom officiel du mouvement est église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. Les mormons souhaitent être appelés Saints des Derniers Jours ou membres de l’église. » Adélaïde, une amie d’Émilie, s’excuse presque : « On comprend que vous l’employiez, mais “mormons”, c’est un sobriquet. » Créé en avril 1830 dans le nord-est des États-Unis, le mormonisme se présente comme une église chrétienne. Son fondateur, Joseph Smith, aurait reçu adolescent un “message” : le rétablissement du christianisme originel devrait se faire par son intermédiaire, afin de préparer le retour du « Christ sauveur ». Il mit au jour l’existence du Livre de Mormon, sorte de troisième Testament, qui remanie l’histoire et l’exégèse chrétiennes selon le principe de la Révélation continue : les mormons revendiquent un canon théologique ouvert, car susceptible d’être enrichi de nouvelles révélations, compilées dans le recueil Doctrine et alliances. Ces textes, réunis avec l’Ancien et le Nouveau testament, forment un corpus unique, la Bible mormone. Celle d’Émilie est bardée de petits marque-pages autocollants de couleur. Elle la referme, l’étude accomplie, avant une dernière prière. Les JA se pressent maintenant dans la chapelle pour la cérémonie liturgique, la Sainte-Cène, qu’un ami d’Émilie, Cédric, va ouvrir. Il salue ses « frères » et ses « sœurs », puis annonce les activités proposées à leur groupe - classes d’été, bal de rentrée, voyage au temple de Francfort.
De la chasteté pré-maritale
« Instant de paiiix, moment si douuux… » : place au chant, qu’Émilie dirige de l’estrade, battant la mesure de la main, dos droit et poignet souple. Le piano égrène les dernières notes. Trois jeunes hommes passent dans les travées pour le partage du sang et du corps du Christ - eau minérale et pain de mie industriel. Un autre discours, un autre chant, une autre prière, « amen ». Les lieux ont été désertés par les adultes, dont la messe s’est achevée avant. Les jeunes Franciliens concluent leur rencontre trimestrielle par un déjeuner. En guise de digestif, on lance un débat impromptu sur la sexualité et les interdits inhérents à leur foi. Alors, comment vit-on la chasteté pré-maritale, lorsqu’on a la vingtaine, au XXIe siècle ? La relation charnelle constitue un des actes d’amour suprêmes, on se doit de la réserver à l’élu(e) : telle est la théorie. Mais en pratique ? « Ce n’est pas parce qu’on ne le fait pas qu’on n’en a pas envie !, s’exclame Émilie. Ce n’est pas facile, mais on se dit que ça vaut le coup d’attendre. » Du baiser ? « Si on s’embrasse chaudement pendant une demi-heure, on connaît les tentations, donc on reste modérés », sourit un jeune homme. Pour ce qui est du bannissement de certaines substances (confer « petit neuf » : « Un bon mormon ne boit ni alcool, ni café(ine) et ne fume pas »), il s’agirait, pour les jeunes « membres », de préserver leur liberté. « Nous disposons tous du libre-arbitre : je peux choisir de prendre la première cigarette, comme de ne pas la prendre, explique Émilie. Mais quand il y a addiction, on n’est plus libre du tout. » Celle qui mène des études d’infirmière en a déjà fait l’amer constat : « à l’hôpital, tout le monde tient au café… Les filles me demandent comment je fais pour ne pas m’endormir les nuits de garde. On force plus l’admiration que le contraire ! »
Mère au foyer, un rôle divin
Après son bac ES, la jeune femme a hésité à faire science-po, entre autres. Puis a préféré opter pour « un métier qui a du sens, qui puisse me servir dans ma vie de mère ». Si les mormons encouragent leurs jeunes à s’ouvrir, via le missionnariat, et à faire des études, ils valorisent aussi le rôle de mère au foyer : « C’est mal vu dans la société, mais pour nous, c’est un rôle divin de s’occuper de ses enfants, même si cela reste un choix personnel. Si j’avais la possibilité d’arrêter de travailler, ce serait une bénédiction ! » Il est 16 h. Les JA s’éparpillent devant l’église. Émilie rentre à la maison, une grosse bâtisse bourgeoise de Croissy-sur-Seine. C’est celle des parents, qui vivent depuis un an en Allemagne. Émilie la partage avec Adélaïde, une amie, Valentine et Jérôme, sa sœur et son beau-frère, tout juste mariés, à 21 et 24 ans. Ne pas payer de loyer ne les exempte pas de tenir leurs comptes, d’autant qu’Émilie s’acquitte de la dîme : elle verse tous les mois 10 % de son salaire à son église. « Petite, je donnais déjà sur mon argent de poche, j’en étais très fière. » L’église des Saints des Derniers Jours insiste sur l’importance de la famille, dont l’unité « apporte un surcroît de bonheur, de paix de l’esprit et d’estime de soi », dit la brochure officielle. Ainsi, une « soirée familiale » hebdomadaire a été instituée. « Un moment de partage spirituel », selon Jérôme, qui conduit celle d’aujourd’hui : « On le fait entre amis pour garder la tradition, c’est le lundi normalement, mais Émilie travaille tard demain. » L’apprentie infirmière va entamer un nouveau stage, à Saint-Germain-en-Laye. Blouse blanche et pantalon sont prêts à l’étage. Après une demi-heure de prière, de chant et de dialogue, la petite troupe s’en va préparer des gaufres, qui deviendront crêpes, à cause d’une recette approximative. Ça discute cinéma, nouvelles technologies et langues étrangères.
Porte-à-porte et bénédicité
Les garçons évoquent leurs expériences à l’étranger (« petit six » : « Les jeunes gens que vous croisez parfois, en chemise blanche et costume noir, à la coupe de cheveux soignée, et se déplaçant deux par deux, sont probablement des missionnaires mormons. »). D’un an et demi à deux ans dans un pays qu’ils n’ont pas choisi, pour enseigner l’évangile en faisant du porte-à-porte : voilà de quoi éprouver leur foi. Sur la base du volontariat, cette institution du mormonisme est surtout l’apanage des hommes - les femmes étant naturellement plus portées à l’attention aux autres, elles auraient moins d’efforts à faire pour être bonnes, dixit les « membres ». Les crêpes sont servies avec sirops et crèmes glacées. Le bénédicité, puis chacun a la bouche pleine. Tous ont été à l’école publique, où ils se sont confrontés à d’autres modes de vie, à d’autres façons d’être croyant aussi. Jamais ils n’accepteraient un état religieux : « Ce serait en opposition avec la liberté que prône notre foi », constate Émilie. « Petit cinq » : « En France, l’église mormone est généralement perçue comme sectaire mais ne figure pas sur la liste du rapport parlementaire sur les sectes de 1995. » Alors quoi, d’où vient cette méfiance quand on raconte qu’on va passer 24 heures avec de jeunes mormons ? à observer ces gentils « adulescents » se repaître d’un gros goûter en guise de dîner, à près de 22 h, on a du mal à percevoir la réalité de la menace… Ce sont juste - c’est Émilie qui le dit - des « enfants de Dieu ».