15/10/2009
ISLAM
Fronde contre l'obligation du ramadan au Maroc

par Séverine Sannom

L'article 222 du code pénal marocain punit d'emprisonnement la rupture du jeûne dans un espace public. Le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles s'y oppose et revendique la liberté de culte.

A-t-on le droit de ne pas faire le ramadan, en pays musulman ? Pour débattre de cette question, le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (Mali [1]), créé sur un portail communautaire d'Internet, a voulu organiser un pique-nique symbolique, le 13 septembre, afin de protester contre l'article 222 du code pénal marocain.
La loi punit d'un à six mois d'emprisonnement « tout musulman qui rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le ramadan ». Un empêchement à la liberté de culte que dénonce Ibtissam Lachgar, co-fondatrice du mouvement : « Nous sommes en train de régresser. Dans les années 1960 et 1970, nous étions plus libres. Pendant le ramadan, les gens mangeaient dehors, sans problème. Aujourd'hui, on risque de la prison ferme, alors que dans le Coran, rien ne dit que si on ne jeûne pas, on doit aller en prison. »

Interrogatoires et emballement médiatique

Finalement, le pique-nique n'a jamais eu lieu. Le jour J, une centaine de policiers attend les quelques membres du Mali, à la gare de Mohammedia, entre Casablanca et Rabat. En se réunissant dans une forêt à l'abri des regards, le groupe d'une dizaine de personnes voulait se montrer discret. Mais les médias locaux se sont emballés, la plupart condamnant l'initiative : « Notre page Internet et ma boîte mail privée ont été piratés. Si bien que j'ai retrouvé une photo de moi en train de manger en première page du journal Al Massae [2]. Les gens de mon quartier étaient persuadés que c'était pendant le ramadan, alors que c'était complètement faux », nous raconte Ibtissam Lachgar. Les interrogatoires se succèdent, sans qu'aucune procédure judiciaire ne soit officiellement entamée. Des lettres de menaces de mort sont même envoyées aux deux fondatrices du Mali. Le conseiller royal, Mohamed Moâtassim, convoque les responsables des principaux partis politiques.

Une opinion publique de plus en plus conservatrice et radicale

Mohammed Tozy, intellectuel marocain spécialiste des mouvements religieux, pense que l'Etat est partagé entre la volonté d'imposer un islam national et les traités internationaux qu'il a ratifié en faveur des droits de l'homme. Le gouvernement doit aussi faire face à une opinion publique de plus en plus conservatrice et radicale, selon Mohammed Tozy. Le Mali s'inscrit dans le courant d'expression et de revendication des libertés individuelles qui émerge au Maroc depuis quelques années, en réaction à cette majorité. Sur Internet, le groupe compte aujourd'hui presque 2 000 membres, détracteurs compris. Ibtissam Lachgar, qui se dit agnostique, définit le Mali comme un groupe laïc, « au sens où nous pensons que la religion appartient au domaine privé ». Et même si le mouvement se compose principalement d'athées, la jeune pédopsychiatre de 34 ans précise qu'il y a aussi des musulmans, sauf qu' « en islam, si on ne pratique pas, on n'est pas musulman. Le ramadan est LE pilier à respecter, sinon, c'est qu'on ne croit pas ». Mohammed Tozy demeure pessimiste quant à l'avenir de ce débat : « Le Mali pointe du doigt la problématique de la séparation du religieux et du politique. Mais le courant est trop minoritaire et fragile pour qu'un vrai discours sur la liberté de culte aboutisse. »

Le 15 octobre dernier, Ibtissame Lachgar se rend à l'aéroport et apprend qu'elle ne peut pas sortir du territoire marocain. Selon le site Internet Yabiladi, l'interdiction vaudrait pour les deux fondatrices du Mali.

[1] Qui signifie « Qu'ai-je de différent ? », en dialecte marocain.
[2] Le Soir en arabe.





Le Monde des Religions
n°42 - juillet-août 2010



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