01/01/2010
LIVRE
L’Evangile selon Matthieu

par Camille Tassel

De Michel Dufranne, Jean-Christophe Camus, Dalibor Talajic, Ive Svorcina

"Bannir les croix, brûler les Eglises, museler les curetons." Des paroles antireligieuses, anticléricales, mais surtout "incultes", qui ont le don d’irriter Michel Dufranne et Jean-Christophe Camus. Las de constater que ceux-là même qui profèrent ces paroles sont ceux qui ne cessent de parler en parabole, ces jeunes scénaristes ont décidé de relater la Bible en bulles.

"Quand celui qui crache sur les Eglises vous demande d’être doux comme un agneau, le paradoxe est déroutant !", s’étonne toujours Michel Dufranne. Ce chroniqueur à la RTBF, la chaîne de télévision belge francophone, respecte qu’on puisse être areligieux, mais précise qu’on ne peut pas être littéralement coupé du religieux. Nos sociétés, bercées par deux mille ans de culture judéo-chrétienne, ne peuvent renier d’un revers les concepts et les valeurs forgés au fil du temps historique, biblique, portant aujourd’hui encore un sens - altéré, sans doute refoulé, mais loin d’être oublié.

Croquer la "bonne nouvelle"

Contre cette altération du sens, les auteurs ont décidé de résister à deux, d’écrire à quatre mains. Rien ne les prédestinait pourtant à se lancer dans cette saga biblique.  Michel Dufranne baignait dans une culture belge (entendez plus que laïque : "neutre") judéo-chrétienne non-prosélyte, tandis que Jean-Christophe Camus faisait ses classes "à la catho", à Saint-Jean-de-Passy. Tous deux en sont ressortis non-pratiquants, à peine croyants.

Le premier lance Pavillon rouge, un magazine spécialisé en bandes dessinées, pour lequel le second croque. Les deux plumes se croisent, se décroisent et se retrouvent autour de cette envie commune d’esquisser la Bible. Un pari audacieux, relevé par le succès de La Genèsedéjà bullée en 2008 et en 2009 chez Delcourt. Aujourd’hui, ils scénarisent avec le dessinateur croate Dalibor Talajic L’Evangile selon Matthieu. Longtemps considéré comme le plus ancien des Evangiles, ce texte serait, d’après la théorie des deux sources, postérieur à celui de Marc. Néanmoins fondateur, cet Evangile, écrit par le publicain Matthieu quelques décennies après la mort de Jésus, énonce la « bonne nouvelle » du Messie attendue par les Juifs.

Une parole libre

Cette parole, les auteurs ont voulu, en écho au grand œuvre cinématographique de Pasolini, la restituer littéralement, pour donner envie de la lire dans le texte. A partir de la remarquable traduction de Louis Segond, les auteurs ont dû faire des choix, nécessairement subjectifs, interprétatifs : "Si nous voulions coller à la réalité, nous aurions dû figurer le Christ en nain sans barbe, ni cheveux long. Or notre propos n’est pas de coller à la vérité, mais de se servir des clichés pétris par l’imaginaire collectif pour faire passer cette parole."

Plus qu’une adaptation, cette bande dessinée est une transposition de la "bonne nouvelle" en 112 planches. D’une bulle à l’autre, le geste esquisse la Parole ; certaines parfois vides laissent place au silence, invitant le lecteur à la contemplation. Par contraste, les traits saisissent l’époque de façon vive et acerbe, parfois osée. Suivant chronologiquement la vie du Jésus de Nazareth, de la Nativité à l’Ascension, cette transposition met en image un Messie fougueux, déterminé, exigeant, dénonçant l’hypocrisie religieuse. Une parole libre donc, aux accents universalistes et aux résonnances actuelles.

"N’amassez pas des trésors sur la terre où la teigne et la rouille détruisent ; amassez des trésors dans le ciel, car là où est ton trésor sera aussi ton cœur." Quoi de plus "actuel" que ce message, en réponse au diktat du "Travaillez plus pour gagnez plus de Sarkozy", remarque Michel Dufranne. Avec une pointe d’humour, il se laisse aller à imaginer ce qu’aurait pu être la vie de Jésus dans le contexte politique français : "L’Evangile selon Matthieu, c’est l’histoire de sans-papiers poursuivis par les flics, fuyant leur nation, donnant naissance à un enfant sous une tente, qui, adolescent, revient dans son pays d’origine, affirme que la vie est autre et se fait exécuter."

Un message que les auteurs ont voulu moderne, accessible à tous. Une bande dessinée que Jean-Christophe Camus "destine à tous ceux qui ne veulent pas s’assommer par la Bible, mais qui pour autant ne veulent pas passer à côté", alors que Michel Dufranne l’adresse plus particulièrement aux "antireligieux convaincus, qu’[il] ne veu[t] pas convertir mais ouvrir à leur inculture, à leur propre culture".

Delcourt, 226 p., 14,95 euros.





Le Monde des Religions
n°40 - mars-avril 2010



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