26/02/2010
PHILOSOPHIE
Friedrich Nietzsche, l'anté-christ?

interview par Camille Tassel

Le philosophe et ancien ministre de l'éducation Luc Ferry répond au Monde des Religions, dont l'édition de mars consacre un dossier exclusif à Frédéric Nietzsche.

« Il y a des hommes qui naissent posthumes » pressentait Nietzsche. Présage solaire de son propre destin, dont le succès, médiocre de son vivant, est aujourd’hui immense : la mort de Dieu, le Crucifié, l’éternel Retour, autant de poncifs d’une philosophie paradoxalement athée ou anti-théiste?

« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! » Un crime et des coupables : reste à comprendre le mobile… Pourquoi tuer Dieu ? Car ce sont les « valeurs » chrétiennes, restées ininterrogées depuis deux millénaires, qui ont charriées des vérités radicalement – à la racine – négatrices : elles nient la vie. « Le Dieu en croix est une malédiction de la vie, l’indication d’avoir à s’en détacher » assène le généalogiste. Nietzsche loin d’être cyniquement nihiliste, critique le nihilisme : « Vaincre le nihilisme par lui-même», telle est la geste nietzschéenne, vers l’Amor fati – l’amour du destin.

Nietzsche, nihiliste ?

Mais à la mort de Dieu, point la « rougeur du couchant », promesse d’une nouvelle aurore. Août 1881, sur le mont de Sils-Maria (Suisse), Nietzsche a une révélation : « A 6000 pieds par-delà l'homme et le temps. (…) non loin de Surléi, je fis halte. C'est là que cette idée m'est venue » : l’Eternel Retour. Loin d’être un concept, cette expérience incarne la forme suprême de l’acquiescement : elle ne se contente pas d’affirmer un OUI « théorique » mais veut pratiquement le oui, jusqu’à le désirer dans une volonté de revivre ce qui déjà a été vécu. « Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l’as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois (…) chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir, tout l’infiniment grand et l’infiniment petit de ta vie reviennent pour toi. » L’Eternel Retour n’est ni un retour au Même, un retour du même : ce n'est pas le Même qui revient mais c'est le revenir qui est le Même de ce qui devient. Revenir est l'Être du devenir. Affirmer le présent est l’éterniser.

L’Eternel Retour, une nouvelle religion ?


« Dionysos contre le Crucifié : vous avez là l’opposition. » ponctue Nietzsche, (Inédit de l’année 1888) Deux martyrs, deux passions, souffrant pourtant si différemment. Dionysos pâtit de la surabondance de la vie, faisant de la douleur une affirmation. Le Christ endure l’appauvrissement de la vie, faisant de l’ivresse une convulsion. L’extrême appréciation de la vie contre la dépréciation extrême de la vie ; la transvaluation dionysiaque contre la transubstantialisation chrétienne ; la lacération dionysiaque, contre la crucifixion de Jésus. Luc Ferry, nous explique en quoi Le Christ rend possible la transmutation et devient la synthèse ultime du « Dionysos-Crucifié » !

Dionysos, l'anti-Christ ?

« L’athée d’instinct » ne serait pas instinctivement anti-théiste, lui qui confesse qu’à l’instar de Zarathoustra, il ne croira qu’à un dieu, qui ne promettra aucun salut éternel à la poussière humaine. Ce dieu « aux pieds légers », qui « danse », qui « rit », jouera comme un Enfant. Tel ce bambin qui jette les dès sur le damier de la vie, peut-on encore être nietzschéen ?

Peut-on être nietzschéen aujourd’hui ?



Pour aller plus loin :

- Frédéric Nietzsche, Oeuvres complètes (Robert Laffont,1993)
- Luc Ferry, Nietzsche L'Oeuvre Philosophique Expliquée, 3 CD, Frémeaux & Associés (29,99€)
- Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie (PUF, 1962)
- Karl Jaspers, Nietzsche et le christianisme (Ed. de minuit, 1949)
- Paul Valadier, Nietzsche, l’athée de rigueur (Desclée de Brouwer, 1989)

 



Le Monde des Religions
n°42 - juillet-août 2010



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