Je souhaite la mise en place d’un état qui puise ses fondements et ses idéaux dans la Bible. » Ce n’est pas un rabbin mais un professeur d’histoire qui s’exprime ainsi. Pour se rendre jusqu’à lui, dans la colonie de Kiryat Arba, depuis la Ville sainte, pas besoin de carte. Il suffit d’emprunter une des routes de contournement construites dans les années 1990 sous l’ère Rabin (1). Sur la droite, des checks-points contrôlent les véhicules palestiniens, tandis que, munis de nos plaques israéliennes, nous roulons allègrement sur la file de gauche, en territoire conquis, dans un espace fluide, continu et, semble t-il, sécurisé. Il y aurait de quoi se sentir tout-puissant s’il n’y avait pas, sur la gauche, ce « mur de sécurité » d’un gris sinistre, qui nous renvoie à la présence de cet autre, palestinien, que l’on a voulu rendre invisible. Pas besoin non plus de carte pour distinguer l’entrée de la colonie où nous attend Eliaou Attlan. Des fils barbelés et ce qui ressemble à un camp militaire suffisent à dresser une frontière qui n’a rien d’imaginaire entre la ville de Kiryat Arba et les Territoires palestiniens.Chaque ministère aide à sa manière, et jusqu’en 2003, des aides financières sont accordées aux colons (déduction de l’impôt sur le revenu, professeurs crédités d’années d’ancienneté, aides aux industries).
à l’université de Jérusalem, Eliaou fréquente Avigdor Lieberman (l’actuel ministre des Affaires étrangères) et Israël Katz (l’actuel ministre des Transports). Il milite, avec eux, dans différentes organisations d’étudiants : « Il y avait une ambiance dans l’air qui poussait des milliers de gens à venir voir ce qui se passait en Judée-Samarie. J’avais pris l’initiative d’organiser des fins de semaine dans les nouvelles installations. C’est comme ça que j’ai découvert Kiryat Arba. » à son arrivée, il n’est pas très religieux, mais il faut bien nourrir l’idéal de retour à la terre : « à l’issue de la première année, les piles se vident, beaucoup retournent en France. La religion est une des manières de les recharger. Et quand je dis religion, ce n’est pas celle des rabbins de France ! Ici, on était un nouvel homme juif, et on découvrait une nouvelle religion juive. La Bible n’était plus cette chose qu’on apprenait à la synagogue, elle devenait un guide touristique. On la regardait autrement, on était éblouis par ce retour aux sources, ces retrouvailles avec la terre que la Bible n’arrête pas de décrire. »
« Ci-gît un saint… »
Valérie, sa femme, est venue en 1982 par choix personnel. Issue d’une famille traditionnelle qui ne respectait pas vraiment la Loi juive, Israël était, à ses yeux, une terre très lointaine, inaccessible, sinon à une élite : « Quand j’ai franchi le pas et que je suis arrivée, je ne savais même pas ce qu’étaient les Territoires [palestiniens]… » « La politique et Maman, c’est un peu loin, traduit Liora, sa fille. Elle a investi tout son temps dans la maison, notre éducation. » Valérie, sous son chapeau : « Mais je me reconnais dans les idées de mon mari. » Comme lui, elle en est persuadée : la délivrance viendra par un effort humain. Le monde religieux ayant été beaucoup trop longtemps privé de sa terre, il est aujourd’hui vital que « la terre, le peuple, la Torah » forment une union sacrée. Pour que les enfants d’Abraham n’oublient jamais le message de leurs ancêtres. « Je ne crois plus à une solution avec les Palestiniens, dit-elle sans regret, ni remords. Ce sont des menteurs. On n’arrête pas de faire des concessions, pour rien. » Eliaou ne parle jamais des Palestiniens, ce serait les reconnaître en tant que peuple ayant droit à une nation. Il préfère dire « Arabes » et ne le fait que pour rappeler les différents massacres et injustices dont ont été victimes les populations juives de Hébron.
Mais il est un lieu qu’il ne rappelle pas à son souvenir. Au fond d’un square dont le sol est semé de morceaux de verre, à moins d’un kilomètre de sa propre maison, les autorités locales ont installé une pierre tombale, recouverte de petits cailloux déposés par les visiteurs qui veulent marquer leur passage. C’est la tombe du colon Baruch Goldstein, celui qui assassina, en 1994, à l’arme automatique, 29 musulmans en prière, avant d’être battu à mort par les survivants. Sur sa sépulture, on peut lire : « Ci-gît un saint, Dr Baruch Kappel Goldstein, bénie soit la mémoire d’un homme juste et saint, que Dieu venge son sang, à celui qui dévoua son âme aux Juifs, au judaïsme et au pays juif. » Certains nationalistes religieux lui vouèrent par la suite un véritable culte. Leur attachement viscéral à la terre leur avait bel et bien fait perdre de vue l’éthique de la révélation biblique…
Lorsqu’on lui pose la question, Eliaou condamne cet acte, mais il ne se sépare pas pour autant de son arme à feu, qu’il porte à la ceinture en ce jour de visite d’un ami d’adolescence de Sarcelles, retrouvé sur un site Internet de réseau social et de passage en Israël. Trente-cinq ans que les deux camarades ne se sont pas revus. Entre eux, un gouffre s’est creusé. Le copain ne pratique plus sa religion depuis très longtemps. Les affres de l’assimilation. Il n’a par ailleurs pas conscience de l’endroit où il vient de poser les pieds. La situation en est même cocasse : « Tu vois, dit Eliaou, posant la main sur l’épaule de son ami dans un geste charitable, un ghetto est un endroit où l’on gèle la construction et où les Juifs doivent vivre en s’entassant. Et bien le gel de la colonisation est une formule politique qui nous demande de retourner au ghetto. » L’autre, candide : « On est en territoire occupé ici, Eliaou ? » « On est dans un yshouv [“localité”, “installation”] », rétorque froidement le professeur d’histoire. Eliaou ne supporte pas le terme « territoire occupé », parce qu’il ne se perçoit pas comme un colon, mais comme un défricheur, au même titre que les pionniers agriculteurs en sandales, qui bâtirent naguère le « Juif nouveau » au nom des principes du socialisme, et qui vivaient dans les yshouv de la Palestine mandataire…
« Légitimer la reconquête »
Le grand historien Zeev Sternhell rejette pourtant fermement toute continuité entre le combat des sionistes d’hier (lire encadré en p. 14), ceux des kibboutzim et les colons d’aujourd’hui : « La colonisation, nous dit-il, ne continue pas l’œuvre du kibboutz. Tout d’abord, jamais dans l’histoire du sionisme autant de moyens matériels ont été mis à la disposition des conquérants de la terre comme après 1967. Ensuite, le sionisme laïc cherchait à mettre en place les conditions de la normalisation de la condition juive. Jusqu’en 1949, ce sionisme était légitime parce qu’il correspondait à une nécessité existentielle. Plus aujourd’hui. »
Si les sionistes de l’époque étaient laïques, l’état d’Israël s’est néanmoins construit sur une ambiguïté mise plus que jamais en lumière par la question des colonies. L’ambiguïté d’un état qui se veut à la fois « juif et démocratique » (3). Le sionisme naissant, analyse Marius Schattner dans un ouvrage très éclairant, partageait en effet avec le camp religieux la perception d’un Israël seul parmi les nations, « qui ne peut compter que sur lui-même pour les uns, que sur Dieu pour les autres ». Aux origines du sionisme, confirme Zeev Sternhell (7), la religion fut « une des facettes sine qua non de l’identité nationale (…). La Bible a été l’argument suprême du sionisme ». Les sionistes voulant s’adresser « non pas à la raison mais au sens et aux émotions, à l’âme collective », elle aurait ainsi servi « de maître argument pour justifier le retour au pays et légitimer la reconquête ». En 1937, Ben Gourion (8), lors de son plaidoyer en faveur d’un état juif, disait-il autre chose en affirmant « la Bible est notre mandat, cette Bible que nous avons écrite, dans notre langue hébraïque, sur cette même terre » ?
Même si à long terme pour ses fondateurs, « l’état pour les Juifs, qui constitue l’objectif final, ne saurait être religieux » (3), il fallait d’abord éviter d’urgence « une rupture avec le monde religieux ». Herzl ne lancera donc pas de débat culturel sur les caractéristiques de l’état et sera suivi en ce sens par Ben Gourion et Jatobinsky, le leader de la droite sioniste des années 1920-1930. Si la Bible a joué un rôle moteur dans la construction d’Israël, certains, aujourd’hui, veulent croire que les actes terroristes des ultra-nationalistes religieux, en particulier l’assassinat d’Yitzhak Rabin (qui s’était battu pour défendre l’idée que cette même Bible n’est pas « un cadastre, ni une carte de géographie »), ont amorcé le déclin du sionisme religieux. Marius Schattner en est persuadé : « Ce faux mysticisme, toujours en attente d’une rédemption qui ne vient pas, est en voie de neutralisation. » Une lente décadence qui n’a fait que se confirmer après la perte du Sinaï en 1982, avec l’évacuation de Gaza en 2005, par celui-là même qui fut longtemps le principal allié politique des colons, Ariel Sharon.
Si l’on en croit pourtant les élections de février 2009, les sionistes nationalistes et religieux demeurent une force vive de la nation, les électeurs ayant donné une majorité solide à la droite israélienne au sein de laquelle leurs idées et leurs ambitions sont entendues. D’après le journaliste Charles Enderlin, « les Israéliens veulent surtout qu’on leur fiche la paix. Selon les sondages, une majorité d’entre eux, toutes tendances confondues, accepte le message gouvernemental qui dit : “Nous avons évacué Gaza et reçu en échange des roquettes… Le retrait était une erreur” ». Les attentats suicides, la deuxième Intifada et l’élection du Hamas à Gaza auraient donc cassé l’idée de l’urgence d’un accord, voire de la possibilité de sa réalisation. Dès qu’Israël se retirera, entend-on ici, ces villes seront livrées au pouvoir des islamistes qui contraindront les gens à leur remettre leurs enfants et à les préparer dès leur plus jeune âge au sacrifice du djihad. Paranoïa collective ? Déni de réalité qui consiste à oublier les décennies d’occupation qui ont fait le lit du Hamas ? Crainte fondée face à un processus similaire d’islamisation à l’œuvre en Cisjordanie ?
Des opposants moins légalistes
De leur côté, s’ils se disent plus patients, les sionistes religieux sont devenus moins légalistes. La nécessité de peupler « Eretz Israël » et de vivre selon les commandements de la Torah s’était jusque-là toujours accompagnée, chez eux, d’un respect des institutions de l’état, en premier lieu de l’armée. Aujourd’hui, on entend poindre un « mais » : qu’en est-il quand cet état est dirigé par un gouvernement qui va à l’encontre du projet messianique ? « Les personnes qui siègent au gouvernement et dirigent les affaires publiques, nationales et politiques ne sont pas les maîtres de cette terre », théorisait déjà le rabbin Zvi Yéhuda Kook. Lorsque les lois s’opposent à la Torah, perdent-elles leur valeur ? Oui, répond, avec toute la prudence qui s’impose, le rav Shaul David Botshko : « Avant, je me disais que, concernant la terre, les décisions appartenaient à l’état. Mais quand je vois ce que l’on a fait à certains colons, leur souffrance qui n’a pas été prise en compte, je me dis qu’il est difficile d’être complice de cela. » Un type d’appel qui peut avoir du poids aujourd’hui, si l’on garde à l’esprit que les soldats « arborant une kippa crochetée représentent environ 40 % des officiers de Tsahal » (5).
Plus marginale mais tout aussi inquiétante, une minorité de jeunes, bien souvent issue des colonies, a même renoncé à toute forme de compromis, estimant qu’elle n’a de comptes à rendre qu’à Dieu. On les surnomme un peu benoîtement « les jeunes des collines », parce qu’ils se sont installés dans des hauteurs propices à l’imagerie biblique : loin de la souillure des villes… La colonie sauvage (illégale) de Havat Gilad, d’où l’on aperçoit au loin Tel Aviv, en offre un aperçu fidèle. Ici, les jeunes hommes ne portent plus la kippa crochetée de leurs pères, mais de grandes calottes tricotées et colorées d’où se détachent de longues et épaisses papillotes. Sur l’une des façades de la yeshiva du rabbin Aryeh Lipo, est écrit en hébreu : « God is the king » (« Dieu est le roi »). Place au royaume de Dieu sur Terre et à la réalisation de la prophétie des temps messianiques.
Le rabbin, armé de sa toute puissance divine, refuse qu’Israël devienne une nation comme une autre. « Après deux mille ans de diaspora, le Dieu d’Israël rassemble son troupeau sur la Terre promise. Nous avons un rôle à jouer : être la lumière du monde. » Même si trente siècles ont passé depuis les événements que relate la Torah, Aryeh ne se lasse pas de répéter que « comme David dut affronter la démence de Saül [assimilé à Sharon qui “a détruit le Gush Katif”, alias Gaza], nous luttons contre l’autodestruction d’un gouvernement qui veut ruiner le royaume de David. Et si le Messie était l’un des nôtres ? ».
« Un pétard contre notre crâne »
La violence étant souvent invisible, il ne faut pas se fier aux apparences. Ces jeunes-là ne sont pas des hippies doux rêveurs, « ils sont en guerre » (5), comme l’ensemble des colons nationalistes et religieux. « Ils exercent un droit de chantage constant, observe l’historien Zeev Sternhell. Ils tiennent constamment un pétard contre notre crâne. Les gouvernements israéliens ont peur des colons, ils les craignent parce qu’ils prennent très au sérieux la menace qu’ils brandissent : celle d’une guerre civile. à chaque fois qu’on essaie d’enlever trois caravanes perdues, c’est ce spectre-là qui refait surface. » Les protagonistes se succèdent, le temps passe, l’ambiguïté demeure. Quelle est l’identité de l’état d’Israël. Laïque ? National-religieux ? Ultra-orthodoxe ? Pour régler la question des colonies, il faudra un jour ou l’autre trancher.