1/11/2009
ENQUÊTE
Israël : Ces colons religieux qui défient la paix

par Jennifer Schwarz

Bien que minoritaires parmi les colons, les sionistes religieux constituent un obstacle majeur à la paix avec les Palestiniens, en défendant l'idée du "Grand Israël"biblique. Leur influence sur la politique israélienne depuis 1967 met en lumière l'ambiguïté d'un Etat qui se veut à la fois juif et démocratique.

Je souhaite la mise en place d’un état qui puise ses fondements et ses idéaux dans la Bible. » Ce n’est pas un rabbin mais un professeur d’histoire qui s’exprime ainsi. Pour se rendre jusqu’à lui, dans la colonie de Kiryat Arba, depuis la Ville sainte, pas besoin de carte. Il suffit d’emprunter une des routes de contournement construites dans les années 1990 sous l’ère Rabin (1). Sur la droite, des checks-points contrôlent les véhicules palestiniens, tandis que, munis de nos plaques israéliennes, nous roulons allègrement sur la file de gauche, en territoire conquis, dans un espace fluide, continu et, semble t-il, sécurisé. Il y aurait de quoi se sentir tout-puissant s’il n’y avait pas, sur la gauche, ce « mur de sécurité » d’un gris sinistre, qui nous renvoie à la présence de cet autre, palestinien, que l’on a voulu rendre invisible. Pas besoin non plus de carte pour distinguer l’entrée de la colonie où nous attend Eliaou Attlan. Des fils barbelés et ce qui ressemble à un camp militaire suffisent à dresser une frontière qui n’a rien d’imaginaire entre la ville de Kiryat Arba et les Territoires palestiniens.

C’est ici que le professeur d’histoire a choisi de vivre et de voir grandir ses enfants. « La terre d’Israël, dit-il, gonflant ses poumons d’air, est celle du peuple juif, il n’est donc pas pensable qu’un Juif puisse habiter partout dans le monde sauf sur sa terre ancestrale », dont il voudrait bien sûr pouvoir fixer lui-même les frontières : à travers de petits films courts, dont il nourrit la Toile, Eliaou tente de louer « la dimension historique et les sites archéologiques qui font de la Judée-Samarie [référence aux royaumes juifs antiques correspondant à l’actuelle Cisjordanie] le cœur d’“Eretz Israël” [“la terre d’Israël”] ». à défaut d’avoir réussi à « s’implanter dans les cœurs », des milliers de colons sionistes religieux, comme Eliaou, pensent encore pouvoir gagner la bataille des idées, pour convaincre le peuple juif qu’ils sont, sinon les nouveaux « héros contemporains » assurant « l’avenir du peuple juif sur sa terre » contre l’islam, du moins des Israéliens « comme les autres », venus s’installer, de façon légitime, sur leur terre ancestrale où il fait bon vivre.

Un projet global, sans compromis

Desservies par un réseau de voies larges et rapides, qui contournent les villes palestiniennes, une majorité de colonies semblent, à première vue, s’être greffées à Israël. Parmi les 300 000 colons présents dans les Territoires palestiniens (2) (sans compter les 200 000 vivant à Jérusalem-Est), plus de 70 % d’entre eux ne considèrent pas leur présence comme un acte militant et politique. Ils ont choisi de vivre ici pour des raisons économiques, attirés par le prix du mètre carré, la quiétude et l’uniformité de ces banlieues dortoirs. Minoritaires au sein même de cette minorité - 30 % tout au plus -, les sionistes religieux sont les seuls à estimer qu’ils ont non seulement un droit, mais avant tout un devoir de conserver le « Grand Israël », soit l’ensemble des territoires et pour toujours, refusant même une solution du moindre mal qui pourrait permettre à environ 80 % des colons de demeurer en un minimum d’espace, c’est-à-dire concentrés en trois blocs d’implantations reliés à la ligne verte : la région de Jérusalem, celle d’Ariel et le Gush Etzion (6 à 8 % de la Cisjordanie). Ils sont ainsi les seuls à porter un projet global pour les colonies, qui n’envisage aucun compromis à long terme. Qui sont ces hommes et ces femmes ? Quel est le sens de leur combat ? Comment la situation dans les Territoires palestiniens est-elle à ce point devenue inextricable ?

L’euphorie après la victoire de 1967

Il faut revenir quarante ans en arrière, au 11 juin 1967, pour le comprendre. Après six jours de combats, l’armée israélienne occupe le plateau du Golan pris à la Syrie, le désert du Sinaï, la bande de Gaza conquis sur l’armée égyptienne, et plus symbolique encore, la Cisjordanie et Jérusalem-Est arrachés aux Jordaniens. Au moment même où une grande partie de la population juive cède à « l’euphorie mystique » (3), les forces du fondamentalisme messianique en Israël se réveillent. L’événement va prendre une dimension eschatologique : l’état voulu par le fondateur du mouvement sioniste, Théodore Herzl, occupe désormais les lieux de l’histoire biblique. Hébron, où selon la tradition sont enterrés les Patriarches, Naplouse où reposerait Joseph, Bethlehem où se trouverait le tombeau de Rachel, et surtout la vieille ville de Jérusalem et le Mur des Lamentations, vestige du temple d’Hérode, à l’emplacement duquel a été construit, au VIIe siècle, le Dôme du Rocher, troisième lieu saint de l’islam.

Que faut-il en faire ? Israël s’interroge. Les étudiants de la yeshiva du Mercaz Harav, eux, interprètent déjà cette victoire éclair sur les armées arabes comme un signal de Dieu. D’autant que la guerre aura duré six jours, comme les six jours de la création du monde. Les retrouvailles avec la terre d’Israël doivent à tout prix être scellées. C’est dans cette école, en 1967, que le rabbin Zvi Yéhuda Kook enseigne et transmet la pensée de son père Abraham Isaac HaCohen Kook, qui fut le premier grand rabbin ashkénaze de Palestine. Mort en 1935, ce dernier reste une source inépuisable d’inspiration pour le nationalisme religieux. à l’époque, il est le premier à oser légitimer le sionisme, un blasphème aux yeux des Juifs pratiquants, pour qui le retour collectif du peuple d’Israël en Terre sainte n’est envisageable qu’aux temps messianiques. Abraham Isaac HaCohen Kook est donc l’homme qui rompt avec l’orthodoxie de son temps. Le retour en « Eretz Israël », explique-t-il, est un prémisse à l’avènement messianique dans le sens où il contribue au retour d’une partie conséquente du peuple juif sur sa terre. La rédemption est une notion active, qui doit être obtenue par des actes concrets. Il défend ainsi non seulement le caractère sacré du peuple d’Israël et de la terre d’Israël, mais aussi le rôle que joue le sionisme dans la voie de la rédemption du peuple juif et de l’humanité toute entière. Pour lui, en somme, un pionnier qui mange du cochon est sans doute plus casher qu’un Juif orthodoxe d’Europe centrale !

« Un jeu de société grandeur nature »

En 1967, son fils, Zvi Yéhuda Kook, interprète à sa manière cette pensée, et défend l’idée que la Torah ordonne au peuple juif de prendre possession de l’ensemble de la terre d’Israël : « Toute la terre en ses frontières promises par l’éternel à nos ancêtres doit se trouver sous notre domination et il nous est interdit de l’abandonner à une autre nation. » (4) S’inscrit-il en digne héritier de son père ou est-il en rupture avec un message qui ne visait pas à interdire aux Palestiniens un droit politique sur leur terre ? L’heure n’est pas aux tergiversations. Le sionisme religieux, qui s’était contenté des « seconds rôles » (3) pendant plus de soixante-dix ans, monte enfin sur le devant de la scène nationale, pour incarner l’idée du « Grand Israël ». Dans Qui sont les colons ? (5), les auteurs expliquent que « la colonisation pouvait ressembler à un jeu de société grandeur nature dans lequel les disciples du rabbin Kook avancent leurs pions les uns après les autres ». Après une première implantation sur le plateau du Golan, en juillet 1967, les colons pénètrent dans le Gush Eztion, au sud de Bethlehem, sur le site même d’implantations juives conquises et détruites par les forces arabes durant la guerre de 1948, et dont les habitants avaient été massacrés ou chassés. On y a bâti un musée depuis, en hommage aux morts, à côté des maisons où certains protagonistes vivent toujours : une œuvre magistrale de propagande qui met en scène le massacre pour justifier la présence de l’implantation, et où tout colon qui se respecte transite, comme lors d’un pèlerinage dans un haut lieu de la mémoire nationale. Un an après le Gush Etzion, c’est au tour de Hébron (6), où en 1968, au milieu de petites constructions blanches à coupoles typiquement orientales, quelques dizaines de Juifs s’installent dans un hôtel, sous le prétexte de vouloir célébrer la Pâque près du caveau des Patriarches. Et comme souvent face aux pressions des colons, l’état refuse pour mieux céder ensuite. Jugeant suicidaire d’installer une colonie de peuplement à l’endroit même où eut lieu, en 1929, le massacre par des civils et par des policiers palestiniens de 67 Juifs, sans oublier les pogroms antijuifs lors de la grande révolte arabe de 1936, il prendra la décision, mi-figue mi-raisin, de faire sortir de terre, en 1970, une implantation jouxtant Hebron.

« L’émancipation, une erreur »

Kiryat Arba n’a rien de ces colonies coquettes qui ceinturent Jérusalem. Ici, pas de place au superflu, au beau. Comptant aujourd’hui 7 000 habitants, la ville est fréquemment brocardée comme étant l’un des sièges des colons les plus extrémistes du pays. Le taux de chômage y est très élevé et les populations, venues aussi bien de France, de Russie que du nord-est de l’Inde, sont assez pauvres. Si elle ne fait pas partie de la vingtaine de colonies sauvages que le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a promis à Barack Obama de démanteler, Kiryat Arba ne fait pas non plus partie des blocs de colonies, proches de la ligne verte, qui pourraient être intégrées à Israël en cas d’accord de paix. On imagine, en la découvrant, qu’elle restera toujours cet îlot juif au milieu d’un océan arabe, comme égarée, butant aveuglément contre les murs qu’elle a elle-même dressés.

Eliaou Attlan en est tombé amoureux en 1986. Mais ses idées sur le « Grand Israël », il se les est forgées bien avant, à une époque où il vivait encore à Sarcelles. C’était en 1973, la guerre de Kippour venait d’éclater. Trop jeune pour se porter volontaire au moment du conflit, Eliaou en a des bleus à l’âme. Il intègre alors le Bétar, un mouvement extrémiste qui vise à la création d’un État juif sur les deux rives du Jourdain. à contre-courant de ses parents qui, quelques années auparavant, n’ont pas supporté la brutalité du déracinement et sont rentrés en France, il part en 1974, avec des copains, rejoindre la terre d’Israël. Il a 17 ans. « Je suis parti à la fin de la première car je n’en pouvais plus de vivre en France. Il fallait partir, ne plus être un Juif de compromis, un Juif complexé. Il fallait voir plus loin que l’émancipation qui fut une erreur. La France faisait de moi un Français. Je ne suis pas un Français, mais un Juif. »

Le « cancer » de la démocratie

Cette année-là est aussi l’époque où, en Israël, tout bascule : les colons prennent conscience que les Arabes ne se laisseront pas faire. Le miracle de la guerre des Six-Jours qui permit les « retrouvailles » avec la terre d’Israël n’en est que plus fragile. La mystique de la terre inspirée du rav Kook donne ainsi naissance, dès 1974, à un phénomène « des plus graves » selon Yitzhak Rabin, « un cancer au sein de la démocratie israélienne » : un groupe d’ultra-nationalistes religieux, surnommé le Goush Emounim (« Bloc de la Foi »), composé de nationalistes religieux, qui a pour unique objectif de « multiplier sur le terrain les faits accomplis, le plus souvent avec le soutien tacite, voire actif, des autorités, quitte, s’il fait défaut, à engager un bras de fer avec le gouvernement » (3). Avec l’arrivée de la droite au pouvoir sous les auspices de Menahem Begin, en 1977, et d’Ariel Sharon nommé à la tête du ministère de l’Agriculture (par qui transite l’argent destiné au département de l’implantation de l’organisation juive mondiale), la vision du Goush Emounim monte en force : il n’y aura désormais plus de zone qui ne soit pas potentiellement concernée par la colonisation.

Chaque ministère aide à sa manière, et jusqu’en 2003, des aides financières sont accordées aux colons (déduction de l’impôt sur le revenu, professeurs crédités d’années d’ancienneté, aides aux industries). à l’université de Jérusalem, Eliaou fréquente Avigdor Lieberman (l’actuel ministre des Affaires étrangères) et Israël Katz (l’actuel ministre des Transports). Il milite, avec eux, dans différentes organisations d’étudiants : « Il y avait une ambiance dans l’air qui poussait des milliers de gens à venir voir ce qui se passait en Judée-Samarie. J’avais pris l’initiative d’organiser des fins de semaine dans les nouvelles installations. C’est comme ça que j’ai découvert Kiryat Arba. » à son arrivée, il n’est pas très religieux, mais il faut bien nourrir l’idéal de retour à la terre : « à l’issue de la première année, les piles se vident, beaucoup retournent en France. La religion est une des manières de les recharger. Et quand je dis religion, ce n’est pas celle des rabbins de France ! Ici, on était un nouvel homme juif, et on découvrait une nouvelle religion juive. La Bible n’était plus cette chose qu’on apprenait à la synagogue, elle devenait un guide touristique. On la regardait autrement, on était éblouis par ce retour aux sources, ces retrouvailles avec la terre que la Bible n’arrête pas de décrire. »

« Ci-gît un saint… »


Valérie, sa femme, est venue en 1982 par choix personnel. Issue d’une famille traditionnelle qui ne respectait pas vraiment la Loi juive, Israël était, à ses yeux, une terre très lointaine, inaccessible, sinon à une élite : « Quand j’ai franchi le pas et que je suis arrivée, je ne savais même pas ce qu’étaient les Territoires [palestiniens]… » « La politique et Maman, c’est un peu loin, traduit Liora, sa fille. Elle a investi tout son temps dans la maison, notre éducation. » Valérie, sous son chapeau : « Mais je me reconnais dans les idées de mon mari. » Comme lui, elle en est persuadée : la délivrance viendra par un effort humain. Le monde religieux ayant été beaucoup trop longtemps privé de sa terre, il est aujourd’hui vital que « la terre, le peuple, la Torah » forment une union sacrée. Pour que les enfants d’Abraham n’oublient jamais le message de leurs ancêtres. « Je ne crois plus à une solution avec les Palestiniens, dit-elle sans regret, ni remords. Ce sont des menteurs. On n’arrête pas de faire des concessions, pour rien. » Eliaou ne parle jamais des Palestiniens, ce serait les reconnaître en tant que peuple ayant droit à une nation. Il préfère dire « Arabes » et ne le fait que pour rappeler les différents massacres et injustices dont ont été victimes les populations juives de Hébron.

Mais il est un lieu qu’il ne rappelle pas à son souvenir. Au fond d’un square dont le sol est semé de morceaux de verre, à moins d’un kilomètre de sa propre maison, les autorités locales ont installé une pierre tombale, recouverte de petits cailloux déposés par les visiteurs qui veulent marquer leur passage. C’est la tombe du colon Baruch Goldstein, celui qui assassina, en 1994, à l’arme automatique, 29 musulmans en prière, avant d’être battu à mort par les survivants. Sur sa sépulture, on peut lire : « Ci-gît un saint, Dr Baruch Kappel Goldstein, bénie soit la mémoire d’un homme juste et saint, que Dieu venge son sang, à celui qui dévoua son âme aux Juifs, au judaïsme et au pays juif. » Certains nationalistes religieux lui vouèrent par la suite un véritable culte. Leur attachement viscéral à la terre leur avait bel et bien fait perdre de vue l’éthique de la révélation biblique…

Lorsqu’on lui pose la question, Eliaou condamne cet acte, mais il ne se sépare pas pour autant de son arme à feu, qu’il porte à la ceinture en ce jour de visite d’un ami d’adolescence de Sarcelles, retrouvé sur un site Internet de réseau social et de passage en Israël. Trente-cinq ans que les deux camarades ne se sont pas revus. Entre eux, un gouffre s’est creusé. Le copain ne pratique plus sa religion depuis très longtemps. Les affres de l’assimilation. Il n’a par ailleurs pas conscience de l’endroit où il vient de poser les pieds. La situation en est même cocasse : « Tu vois, dit Eliaou, posant la main sur l’épaule de son ami dans un geste charitable, un ghetto est un endroit où l’on gèle la construction et où les Juifs doivent vivre en s’entassant. Et bien le gel de la colonisation est une formule politique qui nous demande de retourner au ghetto. » L’autre, candide : « On est en territoire occupé ici, Eliaou ? » « On est dans un yshouv [“localité”, “installation”] », rétorque froidement le professeur d’histoire. Eliaou ne supporte pas le terme « territoire occupé », parce qu’il ne se perçoit pas comme un colon, mais comme un défricheur, au même titre que les pionniers agriculteurs en sandales, qui bâtirent naguère le « Juif nouveau » au nom des principes du socialisme, et qui vivaient dans les yshouv de la Palestine mandataire…

« Légitimer la reconquête »


Le grand historien Zeev Sternhell rejette pourtant fermement toute continuité entre le combat des sionistes d’hier (lire encadré en p. 14), ceux des kibboutzim et les colons d’aujourd’hui : « La colonisation, nous dit-il, ne continue pas l’œuvre du kibboutz. Tout d’abord, jamais dans l’histoire du sionisme autant de moyens matériels ont été mis à la disposition des conquérants de la terre comme après 1967. Ensuite, le sionisme laïc cherchait à mettre en place les conditions de la normalisation de la condition juive. Jusqu’en 1949, ce sionisme était légitime parce qu’il correspondait à une nécessité existentielle. Plus aujourd’hui. »

Si les sionistes de l’époque étaient laïques, l’état d’Israël s’est néanmoins construit sur une ambiguïté mise plus que jamais en lumière par la question des colonies. L’ambiguïté d’un état qui se veut à la fois « juif et démocratique » (3). Le sionisme naissant, analyse Marius Schattner dans un ouvrage très éclairant, partageait en effet avec le camp religieux la perception d’un Israël seul parmi les nations, « qui ne peut compter que sur lui-même pour les uns, que sur Dieu pour les autres ». Aux origines du sionisme, confirme Zeev Sternhell (7), la religion fut « une des facettes sine qua non de l’identité nationale (…). La Bible a été l’argument suprême du sionisme ». Les sionistes voulant s’adresser « non pas à la raison mais au sens et aux émotions, à l’âme collective », elle aurait ainsi servi « de maître argument pour justifier le retour au pays et légitimer la reconquête ». En 1937, Ben Gourion (8), lors de son plaidoyer en faveur d’un état juif, disait-il autre chose en affirmant « la Bible est notre mandat, cette Bible que nous avons écrite, dans notre langue hébraïque, sur cette même terre » ?

Même si à long terme pour ses fondateurs, « l’état pour les Juifs, qui constitue l’objectif final, ne saurait être religieux » (3), il fallait d’abord éviter d’urgence « une rupture avec le monde religieux ». Herzl ne lancera donc pas de débat culturel sur les caractéristiques de l’état et sera suivi en ce sens par Ben Gourion et Jatobinsky, le leader de la droite sioniste des années 1920-1930. Si la Bible a joué un rôle moteur dans la construction d’Israël, certains, aujourd’hui, veulent croire que les actes terroristes des ultra-nationalistes religieux, en particulier l’assassinat d’Yitzhak Rabin (qui s’était battu pour défendre l’idée que cette même Bible n’est pas « un cadastre, ni une carte de géographie »), ont amorcé le déclin du sionisme religieux. Marius Schattner en est persuadé : « Ce faux mysticisme, toujours en attente d’une rédemption qui ne vient pas, est en voie de neutralisation. » Une lente décadence qui n’a fait que se confirmer après la perte du Sinaï en 1982, avec l’évacuation de Gaza en 2005, par celui-là même qui fut longtemps le principal allié politique des colons, Ariel Sharon.

Si l’on en croit pourtant les élections de février 2009, les sionistes nationalistes et religieux demeurent une force vive de la nation, les électeurs ayant donné une majorité solide à la droite israélienne au sein de laquelle leurs idées et leurs ambitions sont entendues. D’après le journaliste Charles Enderlin, « les Israéliens veulent surtout qu’on leur fiche la paix. Selon les sondages, une majorité d’entre eux, toutes tendances confondues, accepte le message gouvernemental qui dit : “Nous avons évacué Gaza et reçu en échange des roquettes… Le retrait était une erreur” ». Les attentats suicides, la deuxième Intifada et l’élection du Hamas à Gaza auraient donc cassé l’idée de l’urgence d’un accord, voire de la possibilité de sa réalisation. Dès qu’Israël se retirera, entend-on ici, ces villes seront livrées au pouvoir des islamistes qui contraindront les gens à leur remettre leurs enfants et à les préparer dès leur plus jeune âge au sacrifice du djihad. Paranoïa collective ? Déni de réalité qui consiste à oublier les décennies d’occupation qui ont fait le lit du Hamas ? Crainte fondée face à un processus similaire d’islamisation à l’œuvre en Cisjordanie ?

Des opposants moins légalistes


De leur côté, s’ils se disent plus patients, les sionistes religieux sont devenus moins légalistes. La nécessité de peupler « Eretz Israël » et de vivre selon les commandements de la Torah s’était jusque-là toujours accompagnée, chez eux, d’un respect des institutions de l’état, en premier lieu de l’armée. Aujourd’hui, on entend poindre un « mais » : qu’en est-il quand cet état est dirigé par un gouvernement qui va à l’encontre du projet messianique ? « Les personnes qui siègent au gouvernement et dirigent les affaires publiques, nationales et politiques ne sont pas les maîtres de cette terre », théorisait déjà le rabbin Zvi Yéhuda Kook. Lorsque les lois s’opposent à la Torah, perdent-elles leur valeur ? Oui, répond, avec toute la prudence qui s’impose, le rav Shaul David Botshko : « Avant, je me disais que, concernant la terre, les décisions appartenaient à l’état. Mais quand je vois ce que l’on a fait à certains colons, leur souffrance qui n’a pas été prise en compte, je me dis qu’il est difficile d’être complice de cela. » Un type d’appel qui peut avoir du poids aujourd’hui, si l’on garde à l’esprit que les soldats « arborant une kippa crochetée représentent environ 40 % des officiers de Tsahal » (5).

Plus marginale mais tout aussi inquiétante, une minorité de jeunes, bien souvent issue des colonies, a même renoncé à toute forme de compromis, estimant qu’elle n’a de comptes à rendre qu’à Dieu. On les surnomme un peu benoîtement « les jeunes des collines », parce qu’ils se sont installés dans des hauteurs propices à l’imagerie biblique : loin de la souillure des villes… La colonie sauvage (illégale) de Havat Gilad, d’où l’on aperçoit au loin Tel Aviv, en offre un aperçu fidèle. Ici, les jeunes hommes ne portent plus la kippa crochetée de leurs pères, mais de grandes calottes tricotées et colorées d’où se détachent de longues et épaisses papillotes. Sur l’une des façades de la yeshiva du rabbin Aryeh Lipo, est écrit en hébreu : « God is the king » (« Dieu est le roi »). Place au royaume de Dieu sur Terre et à la réalisation de la prophétie des temps messianiques.

Le rabbin, armé de sa toute puissance divine, refuse qu’Israël devienne une nation comme une autre. « Après deux mille ans de diaspora, le Dieu d’Israël rassemble son troupeau sur la Terre promise. Nous avons un rôle à jouer : être la lumière du monde. » Même si trente siècles ont passé depuis les événements que relate la Torah, Aryeh ne se lasse pas de répéter que « comme David dut affronter la démence de Saül [assimilé à Sharon qui “a détruit le Gush Katif”, alias Gaza], nous luttons contre l’autodestruction d’un gouvernement qui veut ruiner le royaume de David. Et si le Messie était l’un des nôtres ? ».

« Un pétard contre notre crâne »

La violence étant souvent invisible, il ne faut pas se fier aux apparences. Ces jeunes-là ne sont pas des hippies doux rêveurs, « ils sont en guerre » (5), comme l’ensemble des colons nationalistes et religieux. « Ils exercent un droit de chantage constant, observe l’historien Zeev Sternhell. Ils tiennent constamment un pétard contre notre crâne. Les gouvernements israéliens ont peur des colons, ils les craignent parce qu’ils prennent très au sérieux la menace qu’ils brandissent : celle d’une guerre civile. à chaque fois qu’on essaie d’enlever trois caravanes perdues, c’est ce spectre-là qui refait surface. » Les protagonistes se succèdent, le temps passe, l’ambiguïté demeure. Quelle est l’identité de l’état d’Israël. Laïque ? National-religieux ? Ultra-orthodoxe ? Pour régler la question des colonies, il faudra un jour ou l’autre trancher.

(1) Yitzhak Rabin, ancien Premier ministre d’Israël, reçut le Prix Nobel de la paix en 1994.
(2) Selon un rapport officiel publié en juillet dernier par l’armée israélienne.
(3) Marius Schattner, Israël, l’autre conflit,
laïcs contre religieux (André Versaille, 2008).
(4) Chlomo Aviner, Le Messianisme d’Israël
selon le rav Yehouda Kook (Jérusalem, 1990).
(5) Claire Snegaroff et Michaël Blum,
Qui sont les colons ? (Flammarion, 2005).
(6) 600 Israéliens vivent aujourd’hui à Hébron
au milieu de plus de 40 000 Palestiniens.
(7) Zeev Sternhell, Aux origines d’Israël (Folio, 2004).
(8) L’un des fondateurs du Parti travailliste israélien, premier Premier ministre en 1948.




Le Monde des Religions
n°40 - mars-avril 2010



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