02/04/2009
JEAN-ROBERT PITTE  • « La vigne est mort et résurrection »
par Jennifer Schwarz

Géographe, spécialiste du paysage et de la gastronomie, Jean-Robert Pitte vient de publier chez Fayard Le Désir du vin à la conquête du monde.

Jean-Robert Pitte est géographe et membre de l’Académie des sciences morales et politiques, mais on l’imaginerait volontiers explorateur, voire grand chef cuisinier. Spécialiste du paysage et de la gastronomie, il sait mieux que personne décrire les liens qui unissent les aliments aux religions. Ce qu’il fit pendant des années pour Le Monde des Religions à travers ses recettes de cuisine érudites - des crêpes Suzette aux pieds de cochon Saint-Antoine -, qu’il publie aujourd’hui chez Fayard (A la table des dieux). Dans son dernier ouvrage, Le Désir du vin à la conquête du monde, il dévoile la folle histoire de ce jus de fruit fermenté aux effets magiques, qui enivra les peuples païens (Mésopotamiens, égyptiens, Grecs), aussi bien que les Hébreux, avant de devenir la boisson sacrée du christianisme et de contribuer à son succès sur la planète entière.

Depuis très longtemps, le vin et la vie sont étroitement liés dans les mentalités du Proche-Orient. Comment l’expliquez-vous ?

C’est un mariage de concepts extrêmement ancien. Avant la découverte de Pasteur, à la fin du XIXe siècle, personne ne comprenait pourquoi ce jus de fruit, livré à lui-même, se mettait, au bout de deux ou trois jours, à picoter puis à bouillonner, et à devenir un breuvage aux effets extraordinaires : l’euphorie, l’enivrement, avant de faire parfois sombrer son consommateur dans la violence, la folie ou l’abattement complet. Ce mystère impressionnait beaucoup les anciens. Comme celui du pain : en mélangeant de la farine avec de l’eau et un peu de levain, le produit se met à gonfler comme le ventre d’une femme enceinte. C’est en raison de ces mystères, de cette magie commune, que toutes les civilisations de l’Antiquité ont associé le vin et le pain à la vie et au monde des dieux.

Quant à l’eucharistie ?

On a du mal aujourd’hui à comprendre le Christ lors de la Cène lorsqu’il dit : « Ceci est mon sang… » Mais dans l’Antiquité, ces propos paraissaient évidents car en phase avec les mythes païens qui précédèrent le christianisme, dans les religions du Caucase, dans celle de l’Égypte pharaonique (des jarres de vin cachetées étaient disposées dans les tombes) et surtout dans la religion grecque. La mythologie de Dionysos présente d’étonnantes similitudes avec le destin du Christ. Tous deux sont nés de l’union d’un dieu majeur, Zeus ou du Dieu unique, avec une mortelle ; tous deux manifestent leur gloire par une épiphanie et une résurrection. En travaillant sur le vin, j’ai été très frappé par le rapport entre le symposium (le rituel se déroulant au cours du banquet grec) et la messe concélébrée. Je n’avais pas mesuré cette incroyable proximité. Le christianisme s’est imposé dans un contexte culturel, certes juif, mais aussi grec.

Le vin a même, à vous lire, quasiment toujours existé.

Les ancêtres des vignes actuelles remontent à environ 140 millions d’années. Mais le vin apparaît entre le VIe et le Ve millénaire avant notre ère dans les montagnes qui entourent le Croissant fertile. Depuis la Bible, la vigne et le vin sont partout présents. Comme ils le sont en parallèle dans les mythologies mésopotamienne et égyptienne, qui accordent une certaine place au vin. Les Grecs en ont ensuite fait un dieu, Dionysos. Ce dernier n’est pas seulement le dieu de la vigne, qui est l’un de ses attributs : il devient vin lors du rituel du symposium. C’est le dieu lui-même que boivent les participants en se passant la coupe de main en main. L’idée a été reprise par les Romains, qui ont transformé Dionysos en Bacchus. Le christianisme apparaît au moment où le dionysisme est le plus développé et répandu. Il l’est tout spécialement en Méditerranée orientale, par exemple en Palestine (Gaza).

Vous dites que pour les Juifs, le vin est là pour aider les hommes à exercer leur liberté, à en user sans en abuser.

On retrouve cette idée dans plusieurs textes bibliques (les Proverbes, les Juges). Mais c’est aussi très grec. Les effets bénéfiques du vin vont croissants jusqu’à une certaine dose. Sans excès, il rend joyeux, plus heureux, plus philosophe, le meilleur exemple étant celui du Banquet de Platon. Ce qui est formidable est de savoir soi-même ce qui est bon pour soi sans tomber dans l’alcoolisme, la dégradation de soi. Cela apprend à se maîtriser, ce qui est le principe même de la civilisation, où tout est question de maîtrise.

L’islam, lui, a préféré l’interdire dans les sourates tardives…

Il y a un basculement dans les sourates tardives, dites de Médine, qui abrogent les premières, dites de La Mecque, qui sont bien plus tolérantes, voire qui encouragent la consommation de vin. Après avoir dit que le vin était merveilleux, le Coran interdit la boisson. Une chose très mystérieuse est de constater que l’islam a hélas surtout retenu les dernières sourates, qui ne font pas confiance au fidèle et le privent de la boisson qui coulera dans l’un des fleuves du Paradis, parce qu’elle présente des dangers lorsqu’elle est consommée à l’excès. Le judaïsme et le christianisme reposent au contraire sur la confiance que Dieu fait aux hommes. Dieu sait pourtant que ces derniers peuvent le trahir et vont le faire.

Peut-on assimiler l’absorption de vin à une démarche spirituelle ?

Il y a tant d’aspects dans le vin qui sont en correspondance avec la spiritualité… La vigne est mort et résurrection. Elle a l’air de mourir à l’automne lorsqu’elle perd ses feuilles. On la taille pour qu’elle renaisse. De nombreux psaumes y font référence. Puis la vigne pleure avant de faire ses bourgeons. En quelques jours, elle grandit de plusieurs centimètres. C’est une puissance de renaissance très impressionnante et la raison pour laquelle Dionysos fut le dieu de la renaissance. Son épiphanie se fêtait en janvier : l’apparition du dieu arrive au moment où la vigne a l’air complètement morte. Le moment où, en réalité, la sève commence à monter. Phénomène encore plus beau : une fois fermenté et mis dans des bouteilles pour qu’il vieillisse, le jus de raisin fait ressortir le goût du terroir. Un bon vin bien fait et vieilli exalte donc les qualités du lieu où il est né et des gens qui l’ont fait.

 

 




Le Monde des Religions
n°42 - juillet-août 2010



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