Et pour cause, ce Franco-Algérien partage avec Camus, ce « Français d’Algérie », les accidents de l’histoire. Celle qui, sous la plume de René Char, s’écrit à « la pointe d’un revolver ». Tous deux ont vécu, exilés, la nostalgie de la terre algérienne, la quête de soi hantée par un père inconnu, ce besoin de révolte collective du peuple algérien. Pour éclairer ce passé étrangement commun, Babey marche dans les pas de Camus. Première halte à Marengo, devenu Hadjout, ce « trou » où Meursault enterre sa mère. « Si on va doucement, on risque une insolation. Mais si on va trop vite, on est en transpiration », décrit Camus dans L’Etranger. « Surtout ne pas risquer l’insolation si près du but, ni obliger mon corps à transpirer », reprend Babey. L’écho, parfois dissonant, donne cet arrière-goût proustien d’un familier trop connu pour qu’on se laisse emporter vers l’inconnu, vers son Camus.
D’Alger la blanche à Oran la pestiférée
Camus, Babey, les deux auteurs ne cessent de s’entremêler, de se prendre les pieds d’une ligne à l’autre. Exercice périlleux, qui donne parfois le vertige, la nausée ; que les quelques photos en noir et blanc, teintées d’une nostalgie clichée ne font qu’exacerber. Mais embarqués dans ce voyage à rebours, nous emboîtons néanmoins le pas du héros, de l’écrivain, de l’auteur. Il nous mène à Belcourt, le quartier d’Alger où l’appartement des Camus est resté inchangé ; à Oran, tableau désobligeant de La Peste, avant de fouler les plages dorées de Tipaza… Annaba enfin, jusqu’à Dréan, le hameau natal du prix Nobel.
Camus, le mythe
A la prégnance des lieux, s'ajoute la présence charnelle au monde: les « campagnes noires de soleil », le « cri de la pierre » muette, cette « chaleur blanche »… toute la palette de la Méditerranée, qui colore l'œuvre de Camus. Une œuvre dépeinte comme celle d’un d’artiste par Stéphane Babey, pour qui les caricatures d’un Camus humaniste, athée ou encore libertaire ont contribuées au malentendu camusien. Ce premier essai défend habilement la geste méconnue de Camus de « fonder l’homme comme l’artiste crée une œuvre d’art ».
Mais « les mythes n’ont pas de vie par eux-mêmes. Ils attendent que nous les incarnions », annonçait Camus dans L’Eté. Un présage solaire qui, dans cette Passion algérienne quelque peu décharnée, demeure encore en suspens pour que le mythe d’Albert Camus réellement ne s’incarne.