05/05/2009
MOINES ET MONIALES 
L'essence du monachisme chrétien

entretien avec Jean-François Colosimo par Jennifer Schwarz

Mourir au monde et à soi-même : le premier mouvement de la vie monastique est l'exil, la solitude, qui créent les conditions d'une pure disponibilité à la grâce divine.

Qu'est-ce qu'un moine ?

On cherche toujours à donner un sens, une utilité à la vie monastique, mais le moine ne sert fondamentalement à rien. Dans monacos, il y a monos, qui est l’idée d’unité. Pour y parvenir, le moine doit passer par une expérience de déprogrammation. Il doit disparaître de la face de la Terre. Le premier mouvement de la vie monastique est donc le départ, l’anachorèse, l’exil. C’est une entreprise résurrectionnelle qui nécessite d’abord de mourir aux autres, au monde, à soi, c’est-à-dire à ses besoins physiologiques, à son horizon imaginaire, à ses ressorts psychologiques, à son histoire personnelle. Cette anachorèse a pour fonction une pure disponibilité à la grâce : avoir Dieu pour seul programme, seule consolation, s’installer dans la pure verticalité jusqu’à mourir à la mort elle-même. C’est une vie angélique, eschatologique, qui bascule immédiatement dans le Royaume.

Qu’est-ce qui, dans la vie de Jésus ou dans les écritures, peut justifier une telle radicalité ?

Cette radicalité renvoie à toutes les grandes figures prophétiques de l’Ancien Testament, à commencer par Moïse au Sinaï : « Tu ne peux pas me voir sans mourir. » Puis Élie, qui trouve Dieu « au bout du silence ». Dans l’évangile, l’apôtre Jean est un autre grand modèle : sa tête repose lors de la Cène sur le cœur du Christ, et voilà que son souffle s’harmonise au souffle du Dieu incarné. La prière est exactement cette harmonisation entre le souffle de l’homme et celui de Dieu. Une non-activité qui fait du moine un voyageur immobile. Son corps et son esprit deviennent son propre laboratoire. C’est la promesse de la béatitude expérimentée dès ici-bas. Il y a une récollection complète de la vie du Christ dans l’expérience monastique : la Quarantaine au désert, le Golgotha, la Pâque, mais surtout la transfiguration, qui est la pleine manifestation de la divinité dans l’humanité, la perméabilité à la lumière éternelle que la tradition monastique dit « sans déclin », et qui est le signe d’une union sans faille avec le père éternel, le vivant.

Le moine anticipe la vie future…


Il la réalise, il en fait sa propre vie. En cela, la vie monastique est la vérification existentielle de l’exactitude du dogme. Ce n’est pas un christianisme spécialisé pour de superchrétiens ! C’est l’essence du christianisme, le moine ne faisant que renouveler de manière totale la promesse du baptême, soit l’acquisition des dons du Saint-Esprit. « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu » : la vie monastique, c’est la migration vers cet état. C’est-à-dire qu’elle est totalement orientée, articulée, coordonnée à ce but, qui est la possession du Royaume et la réalisation ici-bas de l’état à venir de tout le reste de l’humanité. Le moine ne recherche donc pas à se bonifier moralement dans l’altérité. Il cherche Dieu dans la paix, le silence et la prière.

Quels sont les pièges de la vie monastique ?


Jusqu’à la fin, rien n’est gagné. Des histoires de moines qui déraillent à plus de 70 ans abondent dans les Apophtegmes des Pères du désert. La vie monastique est une course jusqu’à la mort. Et l’un de ses plus grands dangers est l’illusion. Parce que le moine va accomplir un voyage anthropologique dans les soubassements de l’inconscient collectif, il va rencontrer des anges, des démons, ressentir des frayeurs, des grâces, des extases. Si l’on vérifie la vérité du dogme dans l’expérience, on ne se vérifie pas soi-même. Un guide est donc indispensable pour apprendre la géographie de ces territoires, le risque étant, dans cette recherche de la divinisation, de croire prier Dieu mais de se prier soi-même. Cette illusion spirituelle est la plus tragique. Car si, dans le monde, on est toujours rattrapé par l’altérité, la relation, dans la vie monastique, on se retrouve face au vertige. S’il n’y a pas Dieu, alors il n’y a rien de plus idiot au monde que la vie monastique. Celui qui ne l’a pas trouvé a de quoi devenir fou ou pire qu’une bête sauvage. L’acédie est un autre danger qui guette le moine. C’est le démon de midi, lorsque l’on se dit qu’une moitié de journée vient de s’achever, et qu’encore une fois, il ne s’est rien passé… Ce démon incite le moine à sortir, lui murmure que son combat est vain, qu’il a raté sa vie. Dans ce moment précis, le seul moyen de lutter consiste à s’allonger et à attendre des heures moins noires. Celui qui résiste à ces crises maniaco-dépressives ressent par la suite une joie ineffable. Mais il faut bien d’abord que le moine tue ce qu’il est pour laisser être ce vide, dans lequel peut s’inscrire la lumière.

Sont-ils nombreux à y parvenir ?

La plupart des moines échouent. Mais ce n’est pas grave. Je dirais même que la manière dont on ne va pas y arriver, réussir, est primordiale. Parce que l’échec lui-même devient une proximité avec Dieu, la grande leçon du monachisme étant l’infirmité de l’humanité hors la grâce. Un moine n’est pas un héros nietzschéen, ce n’est pas par sa volonté qu’il parvient à sa fin, mais dans l’idée même de laisser faire Dieu. Les moines donnent toute leur vie à Dieu et nous montrent ainsi qu’il y a une véritable béatitude à vaincre notre propre solitude. à créer l’espace du laisser être Dieu.

Cet appel divin demande-t-il des dispositions particulières ?

Il n’y a pas de profil psychologique particulier pour devenir moine. Sur les 1 800 moines du mont Athos, les biographies, les sensibilités et les cultures sont très variées. La vie monastique est une récollection de tout ce qui constitue réellement le fond humain mais dans la solitude, l’ascèse face à Dieu. Lorsque les pensées l’assaillent avec violence, le moine va découvrir le fond bouillonnant de l’humanité et trouver en lui le vol, le viol, l’inceste, le meurtre. L’état monastique ne protège de rien et si le moine n’expérimente pas ces réalités, c’est qu’il est au Club Med de la spiritualité. La seule disposition qui m’apparaît primordiale consiste à posséder une sensibilité artistique. Le moine est le sculpteur de sa propre vie. Sans l’idée que l’existence est notre première œuvre, il n’y a pas de vie monastique possible. La théologie du moine est donc celle de la beauté, qui se distingue de la philosophie, l’amour de la sagesse.

Paradoxalement, cette vie inutile mais qui a atteint le plus profond de l’homme, n’élève-t-elle pas l’humanité tout entière ?


Une puissance subversive se dégage du monachisme. C’est un contre-témoignage permanent. Non, nous disent-ils, l’humanité, finie, ne peut pas se définir par elle-même. Alors, quelle place laissons-nous à l’infini dans nos amours, notre manière de manger, de boire, de travailler ? Il est le tiers exclu de nos vies. Notre monde d’abondance, de bruit et de plaisir a donc besoin des monastères comme d’une sorte de vigie, de phare dans la nuit. C’est pour cela que les gens visitent les moines. Eux seuls demeurent dans cette extrême concrétude de la vie chrétienne. Ils n’ont pas de prix.

Jean-François Colosimo, écrivain et éditeur, enseigne la patrologie à l'Institu de théologie orthodoxe Saint-Serge de Paris. Dernier ouvrage paru : L'Apocalypse russe, Dieu au pays de Dostoïevski (Fayard, 2008).


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Le Monde des Religions
n°42 - juillet-août 2010



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