04/09/2009
ÊTRE MUSULMAN EN FRANCE
La colonisation des imaginaires

iinterview de Pascal Blanchard*

A partir de 1830, le système colonial perçoit l’islam comme un facteur d’unité au Maghreb, mais aussi comme une potentielle menace pour l’emprise française. Avec les décolonisations, l’immigration de masse et le regroupement familial, la présence musulmane en métropole génère fantasmes et angoisses

Quelle fut la politique de la France à l’égard des pays musulmans qu’elle a colonisés ?

Au Maghreb, la France a, dès le début, présupposé une unification cultuelle plutôt que culturelle des populations qu’elle colonisait - tout d’abord l’Algérie dès 1830, puis la Tunisie et enfin le Maroc qui ne sera « associé » à la France qu’à la veille de la Première Guerre mondiale en 1912 (le protectorat sur le Maroc est créé en mars). La France coloniale pensait que l’islam était le seul facteur représentatif de ce qu’est - dans sa nature - l’homme ou la femme « arabe ». Le Maghreb est ainsi perçu comme un monde « totalement musulman ». D’ailleurs, c’est en juin 1911 qu’est créée la Commission interministérielle des affaires musulmanes. On va même aller jusqu’à lui retirer ses deux corps non-musulmans que sont les Juifs et les Européens, en leur donnant de façon automatique la nationalité française après le décret Crémieux de 1870. Les autres, les musulmans, n’étaient pas dignes de la recevoir, à l’exception d’un nombre très faible d’individus entre 1830 et 1930 ! Le système colonial s’installe très vite dans une ambivalence mêlée de contrôle, de surveillance, de maintien à distance et de collaboration, puisque l’on pensa tout de suite qu’il fallait négocier avec les religieux. En Afrique noire, l’islam ne sera, en revanche, jamais une ligne directrice de la politique coloniale menée - juste un des éléments du « mix-politique » de l’action politique locale, voire transnationale. Cette dernière s’adaptera à chaque fois au terrain et à la population qui y vit. C’est la grande différence entre les deux aires géographiques, et qui va se retrouver,
dès le début du XXe siècle, dans l’immigration qui a lieu en France métropolitaine.

Le fonctionnement avec les dits « musulmans de France » est donc fondé sur une relation fantasmatique. Comment cet imaginaire s’est-il constitué ?

Quand la France colonise l’Algérie, elle a déjà un imaginaire sur l’islam (les croisades, les barbaresques, l’expédition d’Égypte…). La notion de civilisation que l’on va « apporter » est certes présente, mais on sait très bien que l’évangélisation est perdue d’avance. La France est face à une religion de conquête qui est aussi forte que la chrétienté, à la différence de l’Afrique noire, des Antilles, de Madagascar, de l’Indochine, où civilisation va rimer avec évangélisation. On se rend donc au Maghreb pour contrôler le colonisé, mais aussi pour contrôler la religion parce que l’on a pleinement conscience que l’islam est aussi bien un facteur essentiel d’unité entre ces pays, qu’un facteur d’opposition, voire de rébellion ! L’islam fascine aussi parce que l’on considère que c’est une culture respectable, structurée, pensée, avec des leaders, une histoire, un passé. Contrôler cela signifie garder à distance, contenir, négocier, favoriser par instants ou contourner à d’autres, et cela va être la pratique des élites à la fois coloniales et militaires, mais très vite aussi des élites françaises en métropole. Nous sommes en 1852-1853, avec Napoléon III : à l’époque, on a cette volonté de construire ce royaume arabe de Rabat jusqu’au Liban (il faudra attendre 1920 pour que la France reçoive les mandats sur la Syrie et le Liban). Une politique qui sera poursuivie jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Ce monde arabo-musulman est-il présent en France ?

Il est présent à travers au moins trois dimensions. Il y a tout d’abord beaucoup d’intellectuels arabes interdits en Syrie, en Égypte, au Maroc, qui vivent en France dès le XIXe siècle. Les plus grands journaux de l’opposition à l’empire ottoman - la puissance musulmane de l’époque - sont basés à Paris. Cette élite est visible. Autre signe de cette présence : la première mosquée avec un carré musulman est construite en 1876 à proximité d’un carré musulman dans le XXe arrondissement parisien, qui précède celle de 1916 dans le jardin tropical et la grande mosquée dans le Ve arrondissement en 1926. C’est enfin l’immigration en provenance d’Algérie tout d’abord, dont le premier flux notable peut être daté de 1905-1906.

Mais c’est au moment de la Première Guerre mondiale que les grandes vagues d’immigrés arrivent…

En effet, entre 1899 et 1906, nous assistons aux prémices de l’immigration. À partir de 1906, tout se débloque. Dans le Nord, un grave accident survient dans une mine, on a besoin de remplacer les blessés et les Polonais qui refusent de redescendre. à Marseille, alors que les Italiens des savonneries protestent, les Kabyles semblent plus corvéables. Partout, la même logique se met en œuvre : le patronat fait venir cette nouvelle immigration dont on pense qu’elle va être soumise et surtout expulsable à merci dans le contexte colonial d’alors. Néanmoins, avant 1914, les émigrés maghrébins restent une figure rare dans l’espace français, estimés à 10 000 ouvriers pour la période de 1904 à 1914. C’est au moment de la Première Guerre mondiale que les choses basculent : plus d’un million d’hommes des Suds (de la Chine aux Antilles) débarquent en France sur cinq ans. C’est un des plus grands mouvements de population nord-sud de l’histoire du XXe siècle. Pour la première fois, un nombre conséquent de musulmans est présent sur le sol français. On a intérêt à bien s’en occuper pour qu’ils se battent bien et ne se tournent pas vers les Allemands, alliés de l’empire ottoman, qui appellent au jihad contre la France. La France va donc sur-dimensionner le côté « ami de l’islam » en finançant le départ de milliers de musulmans en pèlerinage et en s’engageant - avec, en 1922, la pose de la première pierre par le sultan du marc et le maréchal Lyautey - à construire la première grande mosquée officielle de métropole.

A cette époque, la France connaît une montée de l’antisémitisme. Qu’en est-il du racisme anti-arabe ?

On est en effet en pleine période antisémite. Le mauvais Sémite est donc le Juif, le bon Sémite l’Arabe, voire le Kabyle, selon des principes racialistes. Mais cette dualité est de pure forme, tant que le Maghrébin ne vit pas en métropole et reste un « sujet » lointain, vivant dans l’espace colonial. Le basculement, c’est l’immigration. Ce mythe du « bon Arabe » par rapport au « mauvais Juif » existe bel et bien à cette époque, dans la littérature, la presse antisémite et dans le discours politique. Mais, en même temps, l’image du Maure qui date des siècles précédents, ou du Sarrasin, n’a pas disparu : une image du fourbe, du voleur qui vous poignarde, vous trahit, vous pille, vole vos femmes et qui reste un fanatique [sur ce point, lire Un mythe politique, la République juive, de Pierre Birnbaum, Fayard, 1988]. Dans cette dialectique coloniale, qui s’affirme au tournant du siècle, le Noir est méprisé parce qu’il est inférieur, l’Arabe est perçu comme dangereux car il peut être votre égal. Va par ailleurs apparaître à travers l’orientalisme une mystification de la femme arabe, que les expositions universelles mettent en scène. Mais ces femmes sont extraites du monde musulman. On les présente nues dans des rues d’Alger ou du Caire sur les cartes postales ou les photographies ! On fabrique un imaginaire, comme si elles devenaient notre harem. Tout cela présente une image ambivalente de l’Arabe. Un monde qui n’existe pas en fin de compte.

Que se passe-t-il en 1918, on renvoie les soldats chez eux ?

On les renvoie, mais le grand patronat a toujours besoin de bras, puisque 1,5 million d’hommes sont morts. Et qui ne coûte pas cher à l’époque ? Les « indigènes », en particulier les Algériens ! Nous faisons donc venir entre 80 000 et 100 000 Algériens par an, pour des contrats très courts jusqu’en 1926. En moyenne, 60 000 à 80 000 repartent, quand 80 000 à 100 000 entrent, le solde est donc toujours positif. Résultat, dans les années 1927-1930, environ 100 000 musulmans d’origine nord-africaine sont installés en France, essentiellement à Paris, à Lyon, dans le Nord et à Marseille. à la même époque, ils sont tout au plus 5 000 à 10 000 d’Afrique noire et des Antilles à vivre en métropole.

Vous parlez, dans votre ouvrage collectif Le Paris arabe, d’une contre-société qui se met en place au moment de la naissance de la classe ouvrière. De quoi s’agit-il ?

Les immigrés maghrébins vivent en retrait, mis à l’écart par et dans la société française. L’expression de « village nègre » apparaît pour qualifier les zones où ils résident. Les cabanes des Algériens se trouvent à 20 mètres de celles des Italiens sur les chantiers en province, mais ils ne se mélangent pas. C’était pareil dans les quartiers parisiens. à l’époque, on ne dit pas « Arabe », on disait « Sidi ». Sidi, c’est l’Arabe immigré. C’est celui qui vient dans les bas-quartiers, d’où les « 3 V » qui sont très vite associés à leur présence dans les médias et la presse populaire : voleurs, violeurs, voileurs… On peut même ajouter « porteurs de germe », comme l’illustre la création de l’hôpital franco-musulman de Bobigny. Toute la littérature de l’époque est pleine de ces descriptions négatives, les romans de gare, les policiers, les feuilletons, la presse…

Que va-il se passer avec la Seconde Guerre mondiale ?

Le 8 mai 1945 marque le début de la guerre d’Algérie, puisque la répression dans le Constantinois montre bien que tout potentiel de réforme est de fait impossible. à ce moment, l’islam est très loin des préoccupations des autorités françaises, et la dimension nationaliste (en Tunisie, au Maroc, en Algérie, mais aussi en Égypte) devient l’angle nouveau de lecture des processus d’émancipation qui se mettent en œuvre sur l’autre rive. Dans la masse de travailleurs qui arrivent, la pratique religieuse apparaît secondaire dans les rapports de police. Déjà, en 1937, par décret, on avait mis fin à l’action de la Commission interministérielle des affaires musulmanes, signe d’un changement de politique de la France.

Les représentations changent et deviennent de plus en plus négatives jusqu’à 1974-1975, années qui représentent un nouveau basculement.

Oui, parce qu’avec le regroupement familial, les femmes entrent dans le jeu des images. Jusqu’alors elles étaient quasi-invisibles en métropole, il s’agissait d’un monde d’hommes et de travailleurs. Et dans l’esprit collectif, le travailleur est quelqu’un qui ne reste pas, alors que les femmes et les enfants sont un signe de permanence. Et puis, elles sont porteuses de la religion, par des signes de visibilité forts, dans l’habillement par exemple. De 1975 à 1985, les musulmans deviennent donc plus visibles, également avec l’arrivée de Comoriens, de Maliens, des Sénégalais… On commence à parler du « problème » de l’islam en présupposant que, de part leur pratique religieuse, ils ne pourront jamais se fondre dans l’identité française, comme le temps colonial l’aurait lui-même prouvé. De plus, ce n’est plus un islam avec lequel il faut faire de la diplomatie, mais un islam avec lequel il faut vivre. Ici. Enfin et surtout, les Français n’ont pas compris pourquoi, dans les années 1960, aux lendemains des indépendances, les Maghrébins ont continué à immigrer en France. Même en 1970, personne n’aurait imaginé la France d’aujourd’hui. Cet ensemble d’éléments va déboucher sur une crise réelle, celle de l’immigration des Suds qui, à la différence des générations précédentes, va être rejetée dans l’opinion, par les politiques (au regard de la pénétration des idées du Front national) et dans les médias, où la peur de l’islam va être croissante au regard des enjeux internationaux (terrorisme, Palestine, banlieue…).

Et pour les musulmans originaires d’Afrique noire ?

Pour les populations d’Afrique sub-saharienne, l’altérité a toujours dominé le cultuel. Personne ne dit : « Il y a trop de musulmans dans l’équipe de France », on dit : « Il y a trop de Noirs. » Cela renvoie explicitement à la « race ». La nation peut-elle être représentée par des non-Blancs ? Les Maghrébins sont arabes et musulmans dans la tête des gens, ils ont donc les deux dimensions à porter, à laquelle s’ajoute une troisième lorsqu’ils prétendent être français : arabe, musulman et potentiellement terroriste ! C’est la nouveauté des relations internationales. Cela fait beaucoup dans le prisme déformant des imaginaires. S’ajoute le poids de la mémoire coloniale, dans un pays qui, cinquante ans après les indépendances, a du mal avec ce « passé qui ne passe pas ».

Sortons-nous aujourd’hui de cette vision fantasmatique de l’islam ?

Pour le moment, l’islam est loin d’être perçu comme un facteur de paix ! Il fait peur, comme faisait peur le judaïsme au XIXe siècle, alors perçu comme un « facteur de division » et une « insulte » à l’identité française - dixit Maurras ou Drumont. Comme les musulmans sont plus nombreux aujourd’hui, l’angoisse est décuplée. L’islam demeure, en outre, un facteur explicatif de ce qui va mal pour beaucoup de gens, dans le monde comme en France. On ne fait pas de dichotomie entre pratiquants et non-pratiquants. Nos fantasmes sur l’islam, sur les Maghrébins, forment un tout assez complexe sur lequel l’extrême-droite a surfé depuis plus de trente ans. Le processus a été extrêmement long à déconstruire pour les Juifs de France. Mais, aujourd’hui, on peut être juif et français, c’est accepté. On commence à peine à se poser la question d’être noir et français, et musulman et français : on commence tout juste à décoloniser nos imaginaires. 

propos recueillis par Jennifer Schwarz

* Pascal Blanchard, historien, chercheur associé au CNRS, spécialiste du "fait colonial" des immigrtations des "Suds" en France, de l'aimaginaire colonial et de l'histoire deu corps.

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Le Monde des Religions
n°42 - juillet-août 2010



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