Khelifa Mouterfi a 18 ans lorsqu’il fait sa valise le 30 septembre 1950, et quitte précipitamment Aït-Soula, son village natal à la limite de la petite Kabylie : « Tu cesses tout de suite ces activités ou tu quittes la maison », lui ordonne son père dans un accès de colère, après avoir trouvé dans les affaires de son fils aîné tracts et brochures du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, un parti nationaliste algérien fondé quatre ans plus tôt. Khelifa rêve de la métropole, voulant fuir du même coup un mariage arrangé qui lui fait horreur. Comme lui, avec seulement quelques francs en poche, ils seront des milliers à prendre le bateau. Le gouvernement issu de la Résistance a décidé d’accorder aux Algériens la citoyenneté et leur libre-circulation vers la métropole, compte tenu de leur rôle déterminant dans la libération de la France. Entre 1946 et 1954, alors même que la population étrangère n’augmente pratiquement pas en France (le nombre de Belges, de Polonais et d’Espagnols est même en recul), le nombre d’Algériens va passer de 22 000 à 210 000. Presque dix fois plus.
« Cinq francs la nuit d’hôtel »
Khelifa y croit : son destin l’attend à Paris, où il ne sera ni considéré comme un immigrant étranger, ni comme un émigrant colonial. Il ira simplement rejoindre les rangs des « migrants régionaux », au même titre que les Bretons ou les Corses, rentrant, officiellement du moins, dans la catégorie de citoyens que l’administration a baptisé « Français musulmans d’Algérie » (« FMA »). C’est également le moment où les chefs d’entreprises préfèrent recruter des travailleurs nord-africains aux étrangers, puisqu’ils sont moins exigeants sur le plan salarial et moins impliqués dans les grèves. à l’époque, loin des cités ouvrières européennes, on a installé partout sur les chantiers des camps pour ces mêmes Nord-Africains, qu’on entoure parfois de fils barbelés, dans des espaces de relégation surveillés jour et nuit. Quant aux autres émigrants, ils vivent dans des hôtels meublés surpeuplés, souvent insalubres. C’est le cas du jeune Khelifa qui a fait quelque études au bled. Il atterrit à Saint-Ouen par l’intermédiaire de ses cousins : « C’était cinq francs la nuit. Les gens faisaient les trois huit. Il y avait donc six lits dans chaque chambre, qu’on se refilait toutes les huit heures. »
Pas d’amertume, « c’était l’époque »
Il commence à la plonge dans une brasserie, intègre ensuite un garage où il sera mécano pendant quelques mois aux côtés d’un « boche », comme on dit à l’époque. Lui, le « bicot », le « crouille », le « raton », s’en fait un ami : « On se comprenait, on subissait chacun des insultes. J’étais considéré comme un individu de seconde zone, entre le singe et l’homme. » Puis ce sera l’usine, comme les autres, à un poste d’ouvrier spécialisé (« OS ») ; enfin, beaucoup plus tard, en tant que professionnel première catégorie (« P1 »), quelques échelons plus haut, dans une entreprise de machines à souder. Il n’y voit rien à redire, pas d’amertume, « c’était l’époque ». Pour le jeune Kabyle qui vient d’une région montagneuse (passant pour être un pôle de laïcité et de résistance à l’islamisme), en métropole, tout est bon à prendre, tout est à apprendre et à construire. Il se syndique, dévore les écrits marxistes, trotskistes, socialistes, anarchistes et court les grèves, contre la guerre d’Indochine, pour l’indépendance de l’Algérie.
Les temps sont furieusement politiques. La question de l’islam n’occupe pas le devant de la scène, sinon administrative lors du recensement de 1954, où les « Nord-Africains » sont désignés par leur religion. Pourtant, l’islam, dans les années 1950, ne pose pas question, c’est celui d’avant la Révolution iranienne de 1978, un islam discret qui ne déborde pas l’espace privé, ou seulement à l’occasion de quelques prières le soir dans des caves fréquemment visitées par la police. La pratique religieuse de Khelifa n’a jamais changé. Il connaît les sourates du Coran depuis l’enfance, apprises par cœur à l’école coranique, et les médite quand bon lui semble, observe le mois de ramadan, fait la prière quand il peut. Il considère qu’on a le droit de ne pas croire, boit volontiers un verre de bière de temps en temps et continue de se laisser interpeller autant par Marx que par le prophète Mohammed. Il s’est marié avec une Française malgré ou contre l’époque, ne le souligne pas. Cet homme au costume soigné a de la distance, il prend le recul nécessaire, replace les choses dans un contexte, dans « l’esprit du temps », précise-t-il posément lorsqu’il évoque cette époque sanglante : la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, puis la guerre (1954-1962) et son cortège de répression « d’une violence sans précédent dans l’histoire de la République » (1).
L’indicible terreur de la répression
Ils n’ont pas tous la chance et l’aisance de Khelifa. La possibilité de dire. On estime qu’à cette période, 50 % des ouvriers algériens des grandes entreprises sidérurgiques ne savaient ni lire ni écrire, et près de 40 % d’entre eux ne parlaient pas le français. (1) Ces hommes sont venus seuls et vivaient souvent dans un isolement total. Alors mettre en mots… à Marseille, dans le quartier calme des Caillols, certains d’entre eux se retrouvent à l’ombre des arbres tous les après-midi, pour être ensemble. Parfois, le soir, ils se mélangent aux plus jeunes à la pizzeria du marché aux puces, où l’on trouve de tout, des vieux pneus, des autos-radios, jusqu’aux épices et aux étoffes. Chacun à sa manière a fait partie du Front de libération nationale (FLN) - la fédération française du FLN compte 130 000 cotisants en 1961 ! Parmi eux, certains ont fait de la prison ou ont été expulsés du territoire. Ils ont tous assisté ou subi une forme de terreur : coups de matraques, rafles, tortures au vitriol… On aimerait les faire parler. Eux préfèrent raconter leur passion pour la danse, leur antipathie ou leur admiration pour Rachida Dati, la réussite de leurs enfants…
Et bien souvent, ce sont les fils ou les petits frères qui doivent chercher leur propre histoire à tâtons, et sortir leurs pères ou leurs frères du silence. Comme Boubaker Bahdja (2), la cinquantaine, dont l’aîné des frères a fait la guerre d’Algérie dans le Maquis, tandis qu’un autre militait au sein du FLN. Ces frères ne parlent pas, et c’est Boubaker qui se fait le gardien de cette mémoire douloureuse : « Ils ont souffert. Même si aujourd’hui, nous avons réussi, ma génération a des séquelles, elle subit encore les dégâts de la colonisation, l’absence de transmission du savoir, et les conséquences de la ségrégation. Pour savoir qui j’étais, j’ai dû fouiller notre histoire tout seul. » Abdelkader Derbal (2) a 38 ans, son père aujourd’hui décédé était docker et fut membre des groupes de choc pendant la guerre. Mais cela, la famille l’apprendra plus tard en triant des papiers : « Je pense que la guerre d’Algérie a profondément marqué mon père. Lorsqu’on évoquait le sujet, il avait un regard profond, cherchait dans ses souvenirs jusqu’à ce qu’il se souvienne enfin et là, c’était le mutisme. Il se levait et partait. Je n’insistais pas. »
L’historien Benjamin Stora explique à quel point les Algériens qui s’étaient battus en France pour l’indépendance de l’Algérie ont vécu une désillusion brutale : ils n’ont pas obtenu la démocratie et ont dû se résigner à ne pas retourner au pays. Dès 1962, en quelques semaines, une relation de type colonial s’est transformée en une relation d’état à état et « tous les Algériens résidant en France ont dès lors été traités comme des étrangers, sauf ceux qui avaient choisi de redevenir français, comme le permettaient les accords d’Évian ». (1) Quant aux Français de métropole, ils ont pensé pouvoir rapidement tourner la page coloniale et n’ont pas compris, dans les années 1960, ce que les Maghrébins venaient faire en France : ils avaient gagné leurs guerres d’indépendance et voulaient néanmoins travailler ici. D’un côté comme de l’autre, on a cru au retour… Ce fut la douche froide.
La religion, l’islam, n’était donc pas « la » question. Encore moins « le » problème. Plutôt l’un des seuls espaces de paix dans un quotidien très âpre. Sans culture théologique, beaucoup de ces immigrés entretenaient une relation quasi fusionnelle à leur religion, loin du dogme, mais vivants dans l’esprit du texte. Un islam jamais remis en cause, comme un sentiment qui les habitait, parfois rendu plus fort avec l’exil. Pour Mohammed Derbal (2), c’était ne pas oublier Dieu et les parents, se souvenir que leur bénédiction est primordiale et que les valeurs de l’islam sont celles du partage, du travail, de l’aide que l’on peut apporter à nos semblables, aux pauvres, à nos frères.
S’en sortir « mieux que nous »
Ces pères ont souvent élevé leurs enfants dans ces mêmes valeurs, avec l’angoisse permanente de les voir tomber plus bas qu’eux ou dans la délinquance. « Ce qui nous préoccupait en tant que parents, résume Khelifa, c’était que nos enfants s’en sortent mieux que nous. » Et ce dans un environnement qui n’y était guère propice : quelques années après la fin de la guerre d’Algérie, les nostalgiques de l’Algérie française prennent encore régulièrement pour cibles les travailleurs algériens vivant en France. Des groupuscules, qui se présentent comme les défenseurs de la « race pure » multiplient les attentats contre des cafés tenus par des Marocains et des Algériens. En novembre 1966, alors que resurgit le slogan « La France aux Français », le journal Minute titre : « Partout en France, la terreur basanée s’installe dans nos banlieues. » Mais on ne commence réellement à parler du « problème de l’islam » qu’à partir du regroupement familial en 1975. à travers leurs femmes, les « musulmans » deviennent plus visibles. Bientôt, l’islam ne sera plus « soluble » dans la République…
Jennifer Schwarz
(1) Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme
et racisme en France (Fayard, 2007).
(2) Le nom a été modifié.
* Pascal Blanchard, historien, chercheur associé au CNRS, spécialiste du "fait colonial" des immigrtations des "Suds" en France, de l'aimaginaire colonial et de l'histoire deu corps.