04/09/2009
ÊTRE MUSULMAN EN FRANCE
Nés musulmans, ils ont renoncé à l'islam
par Maïté Darnault
Considérée comme une offense suprême dans les Etats islamiques, la "sortie de religion" concerne un nombre croissant de musulmans en France. Athées ou convertis à une autre religion, ils sont de moins en moins en rupture avec leur milieu culturel d'origine.
«Cela ne se dit qu’entre amis, dans certains milieux », avertit Khalid, marocain, la cinquantaine. Pour cause : renoncer à Allah constitue une offense suprême à la religion musulmane. Mentionnée dans le Coran, l’apostasie (al-riddah ou al-irtidâd, qui signifient « recul », « défection ») concerne aussi bien l’athée, l’agnostique que le converti à une autre religion. La jurisprudence sunnite considère qu’un apostat doit être exécuté. D’aucuns expliquent que si l’apostasie est punie de mort, c’est qu’elle est associée à une trahison politique, dangereuse pour la stabilité d’un état musulman. Des exécutions ont été recensées au Soudan, en Arabie Saoudite, en Afghanistan, en Iran.
Un nouvel espace de tolérance
Au Maroc, l’article 6 et l’article 19 de la Constitution font de l’islam la religion d’état, et du roi le Commandeur des croyants.
Mais le droit marocain ne punit pas explicitement le renoncement à la foi musulmane. Khalid y a grandi dans les années 1960-1970, dans une famille de lettrés, où « débattre de l’existence de Dieu n’était pas un crime » et où aller à la mosquée représentait une exception, « pour les moments traditionnels forts, les deuils ou l’Aïd ». « Vers 10 ans, je trouvais parfois un peu ridicule l’islam de ma grand-mère », une foi superstitieuse et populaire, bienveillante : « Que Dieu te mette sur la bonne voie », lui répétait-elle. Khalid doute mais reste bercé par les appels à la prière quotidiens, les leçons de théologie à la radio et à la télé. Sa mère meurt lorsqu’il a 16 ans. Comment expliquer une telle injustice ? C’en est fini de son agnosticisme tiède, il sera athée. « Hélas », insiste-t-il. Et de se délecter : « Se priver du Paradis musulman quand on est un homme, c’est un peu maso ! »
Malgré cette décontraction goguenarde, Khalid mesure l’ampleur du tabou - d’où le départ pour la France, en 1979, en quête d’un nouvel espace de tolérance - et reste discret sur sa désaffection religieuse, lorsqu’il revient au pays pour les vacances. Fort d’un bagage philosophique éprouvé, ce « musulman du libre-choix », selon l’expression de l’intellectuel franco-tunisien Abdelwahhab Meddeb (Pari de civilisation, Seuil, 2009), a su s’approprier les codes et les références culturelles que lui proposait la France. Ceux pour qui l’exil s’est résumé à une assimilation malaisée ne racontent pas la même histoire. Arrivé très jeune ou née en France il y a une quarantaine d’années, Said Oujibou et Noura font la même chronique désenchantée du choc culturel qu’ont vécu leurs parents musulmans au sein de la société française : une mère au foyer souvent illettrée, soumise à l’omnipotence du père, qui travaille dur pour nourrir la fratrie et trouve quelque réconfort à fréquenter la mosquée aux côtés des siens les jours de congés.
Des pratiques métisses
Said, né au Maroc, a grandi dans les Vosges : « Je vivais une violence permanente de la part des voisins racistes, de la police, à l’école, se souvient-il. L’islam était naturellement un refuge. Je m’y suis vraiment intéressé, en étudiant les textes. » Mais il ne ressent aucune intimité avec Dieu : « Mes prières ne dépassaient pas le plafond… » Il croise des bonnes sœurs dans la cité. Qui sont-elles ? « Des infidèles », clament les copains. Pourtant, « la première fois que je me suis senti aimé en France », c’est bien dans une église, quelques années plus tard. L’y a conduit sa sœur, baptisée au défi de l’extrême pression de sa fratrie. Après sa conversion, Said, désormais pasteur évangélique itinérant, dit avoir subi une « vraie persécution psychologique des potes ». Son grand frère, proche des Frères musulmans, coupe les ponts. Mêmes réactions quand Noura, d’origine algérienne, se déclare : « C’est la honte maximale pour ma mère. Dans certains pays, des gens sont tués pour ça. »
Mais pas en France : « En Europe, le terme d’apostasie est désormais désuet, on parle de “sortie de religion” ou de conversion, car de fait, personne n’est condamné pour ça, constate Olivier Roy, politologue spécialiste de l’islam. Les tensions sont essentiellement familiales, même si ça reste très mal vu. D’autant que ce n’est plus un phénomène marginal » - d’après Said, près de 10 000 chrétiens ex-musulmans vivraient dans l’Hexagone. Bien que leur parcours y fut chaotique, lui et Noura savent qu’il leur serait difficile de vivre leur nouvelle foi dans les pays de leurs parents, où marqueurs religieux et marqueurs culturels sont encore intimement liés. « En France, les Maghrébins ont du mal à abandonner la référence culturelle musulmane : même si on ne croit pas, on entretient une solidarité, explique Olivier Roy. Cela donne lieu à des pratiques métisses car les marqueurs culturels et religieux se déplacent en permanence, se déconnectent, se reconnectent. » Et Said d’ainsi marteler, comme une évidence : « Je suis fier d’être arabe, je suis fier d’être marocain et je suis fier d’être chrétien ! »